Vers une austérité qui ne se marrera pas
Rioufol bouche d’or
J’adore lire Le Figaro. On y trouve souvent ce qu’on ose pas avouer ailleurs. Ainsi, depuis quelques jours, cet excellent journal mène campagne sur le thème « Appliquons en France les mêmes décisions qui sont prises en Grèce, au Portugal ou en Espagne ». Au moins c’est clair. Et c’est une façon de reconnaître que c’est une situation créée par trois années de présidence sarkozienne et comparable à celle qui prévaut dans ces trois pays. Hier le chroniqueur Yvan Rioufol y allait même franco. Certes, il n’est pas excessivement intelligent et écrit comme une pelle à tarte, toujours le même article et à l’aide des mêmes phrases, mais lui, au moins, n’est pas hypocrite, avance à visage découvert, et ne s’autocensure pas. (En plus j’ai un faible pour les idées du XIXè siècle). Ce pourquoi, en bon démocrate désireux de prendre acte de la pensée d’autrui, je le lis toujours avec la plus grande attention. Or que nous explique-t-il : qu’il faut revenir en gros sur les soit disant acquis sociaux mis en place depuis la Libération, stopper toutes les formes d’assistance (encouragement à la paresse comme on disait à l’époque de Guizot), tordre le cou au concept de solidarité, réduire les salaires des fonctionnaires. En plus, on ne peut pas l’accuser de démagogie puisque, en revanche, lui, il ne propose pas de faire payer les riches. Cela le choquerait même plutôt.
Si de telles décisions (que dans Le Figaro on qualifie régulièrement de courageuses) étaient prises et provoquaient une hyper récession (car en l’occurrence c’est le poids de la redistribution sociale qui nous a, en partie, sauvés de la catastrophe 2008) Rioufol reconnaîtrait-il son erreur ? Sans doute pas, puisque cet homme de conviction qui soutint la guerre d’Irak car, selon lui, elle amènerait le bonheur dans tout le Proche-Orient, n’a jamais admis s’être trompé. J’ai reconnu les grands mérites d’Yvan Rioufol, il conforterait mon jugement s’il nous révélait combien il gagne et en gros de combien il est prêt à renoncer. Il deviendrait alors un authentique héros ! Le PS gêné aux entournures.
Cela dit, encore une fois, ce n’est pas la peine de se cacher derrière son petit doigt : des mesures d’extrême austérité seront finalement prises en France également. Et, en mentant effrontément au lieu de jouer cartes sur table, les porte-paroles du pouvoir sarkozien prennent le risque de rendre plus explosives les réactions que ses décisions ne manqueront pas de provoquer. Ainsi les paysans, qu’on câlinait encore il y a deux semaines, et qui reçoivent soudain une douche froide.
Cette situation met d’ailleurs à la fois la droite sarkozyste et la gauche social-démocrate en porte-à-faux. La gauche socialiste parce que trois gouvernements sociaux-démocrates, dont deux qu’elle donnait volontiers en exemple, viennent de mettre en œuvre des politiques d’extrême rigueur sans que la direction du PS ait publié le moindre communiqué pour se distancier de cette politique de « régression sociale » comme elle le dirait s’il s’agissait de la France. Et comme elle le dira d’ailleurs. Pourquoi et comment l’Espagne de Zapatero, par exemple, s’était-elle mis dans cet état ? Cela mériterait une analyse qu’on attend toujours. C’est vrai que la politique ultralibérale suivie par le gouvernement de droite de José Maria Aznar, qui consista en particulier à encourager la pire des spéculations immobilières, est en grande partie responsable de la catastrophe que provoqua l’explosion de cette bulle. Mais cette politique, le gouvernement Zapatero ne l’a absolument pas corrigée, il a amplement donné dans la gauche « sociétale » mais n’a pas touché à l’ordre économique.
Le vrai dilemme de la droite
Quant à la droite sarkozyste, on ne voit pas comment elle pourrait affronter le jugement populaire si elle ne disposait pas de la bienveillance médiatique que l’on sait. La dégradation en trois ans, dans tous les domaines, absolument dans tous les domaines, y compris sécuritaire, psychologique et moral, est en effet absolument spectaculaire.
Sans doute cette dégradation, la crise l’a-t-elle exacerbée, mais elle était déjà esquissée avant la catastrophe de 2007 à la suite des mesures inadéquates décidées au début du septennat. Et elle a en outre été plutôt freinée par le pseudo « modèle social français » que Nicolas Sarkozy prétendait vouloir éradiquer. Les grands médias ne cessent de seriner qu’il va falloir prendre des mesures « courageuses ». Sans doute, mais pourquoi ne disent-ils jamais lesquelles ? Qu’ils aient eux aussi le courage de préciser « voilà où il faut économiser, voilà où il faut prendre l’argent, voilà où il faut faire des coupes sombres, voilà où il faut imposer des sacrifices, lesquels et à qui ? ». Sans quoi ce ne sont que des incantations. Il ne le fera pas. Sarkozy est-il capable de prendre des décisions qui s’imposent ? Courageuses comme ils disent. Parce que je m’astreins ici au maximum d’objectivité dont je suis capable, je réponds à la fois non et oui. Non parce que, comme le rapporte toujours Le Figaro, à un groupe de députés totalement acquis, (et anti-Coppé) qu’il recevait à l’Elysée, sans d’ailleurs faire la moindre allusion à la crise économique et financière et à ses conséquences (d’ailleurs les députés en question s’en foutaient royalement) il a expliqué qu’à partir de la fin 2010 il ne ferait plus que de la politique : c’est-à-dire tout ce qu’il faut faire pour être réélu, récupérer coûte que coûte son électorat (j’ai bien dit coûte) et rassurer sa clientèle. Donc des mesures « courageuses » qui s’imposent il ne les prendra pas. Et en particulier, parce qu’il ne fera rien (sauf dans l’ordre du symbolique et de la rhétorique) qui mécontente disons ces amis du CAC 40, la banque, la haute finance, les possédants ou les professions dont il ne peut se permettre de perdre les suffrages, il ne fera rien non plus qui risque de braquer trop radicalement les syndicats ou de jeter des millions de salariés dans la rue. Rappelons d’ailleurs que si les déficits ont été à ce point creusés (multipliés par trois en trois ans) c’est qu’à la fois Sarkozy a multiplié les cadeaux aux plus riches et à la fois distribué tout ce qu’il fallait pour que les plus pauvres ne protestent pas trop fort. En revanche, je dis oui s’il prend la décision de ne pas se représenter car, alors, il peut effectivement justifier les sacrifices demandés aux uns par ceux qu’il imposera aux autres, et, en mécontentant absolument tout le monde, y compris son électorat, déradicaliser et dédramatiser les protestations en montrant que tout le monde paie et pas seulement toujours les mêmes. En est-il capable ? J’ai dit et je répète qu’il est fou, mais je reconnais son énergie, une vraie intelligence intuitive et tactique. Mais il se représentera. Il fera tout pour l’emporter. Et donc ce sera catastrophique pour le pays.
Apéro
On veut interdire les apéros géants parce qu’il y a eu mort d’homme par suite d’un excès de boisson. Et les rassemblements à l’occasion des matchs de foot, ou des courses de voitures ? ça fait beaucoup plus de victimes. Il faut les interdire ?
Messages personnels
- Hier j’ai dû manier la guillotine pour mettre fin à des querelles personnelles lamentables. Je peux faire mieux. Finalement, puisque, comme nous le communique à répétition l’excellente Isabelle 75, nous ne sommes, ici, qu’un ramassis de nuls nageant dans la médiocrité, pourquoi ne pas couper les têtes. En fait c’était injuste car les guillotinés disaient aussi des choses fort intéressantes, mais il y a des moments où le laxisme devient un délit. Réfléchissez deux secondes : ce forum a pour fonction de favoriser un processus de réflexion, de réaction et d’élaboration collectives. Donc si cela devient un espace de haine mutuelle : couic ! * A propos du film « Hors-la-loi », que ceux qui le critiquent n’ont pas vu puisque le montage n’est même pas terminé : erreurs historiques nous dit-on. Ah bon ! Parce que dans « Où est donc passée la 7ème compagnie ?» qui racontait l’exode de 40 (et je considère ce film comme un véritable chef-d’œuvre), il n’y avait pas d’erreurs historiques ? La tolérance consiste à respecter la vision que l’autre se fait de sa propre histoire, même si elle ne recoupe pas en partie la vision que nous nous faisons de la nôtre. (Dans le nouveau « Robin des Bois », notons-le, les Français sont dépeints comme d’ignobles impérialistes et des brutes épaisses). Je constate donc que les Américains, les Anglais, les Italiens ont pu faire des films de terribles auto-accusation sur leur propre guerre de 14-18, et que chez nous cela n’est pas possible au point que « Les sentiers de la gloire » de Stanley Kubrick ont été interdits pendant presque dix ans. Quand serons-nous capables de regarder notre histoire en face ? * J’ajoute, premièrement, que j’ai moi-même relativisé la tragédie Sétif puisque j’ai évoqué 30 000 morts autochtones (c’est en gros, je pense, la réalité) alors que les Algériens parlent de 70 000. Deuxièmement, que les Algériens commencent à jeter un regard critique sur leur propre histoire. Ainsi récemment un auteur, en outre député, a-t-il écrit un livre évoquant la responsabilité de dirigeants importants du FLN dans la mort d’ Amirouche. Le rôle de Messali Hadj, adversaire du FLN, a d’autre part été réévalué. Troisièmement, j’ai couvert en Algérie la période 1961-1964 pour un journal de droite Paris-Presse , et je peux vous dire que j’ai été témoin d’événements (découverte de charniers) et que j’ai recueilli des témoignages qui mettraient certains dans tous leurs états si je les relatais. * A propos de la manifestation du métro Charonne, j’ai également couvert cette manifestation pour Paris-Presse. Et ensuite j’ai participé à un voyage d’un mois en Chine maoïste avec Alain Peyrefitte et… Maurice Papon. Papon assumait totalement cet événement et ne regrettait rien. Le journal dans lequel je travaillais préféra à mon propre témoignage (je montrais que la police fut d’une extrême brutalité mais qu’il n’y avait évidemment pas eu volonté de tuer, les 9 morts ayant été victimes d’un piétinement et d’un étouffement dans la bouche de métro grillagée), préféra donc un récit dicté directement par le ministère de l’Intérieur. A l’ époque ça se faisait. Je pense que cela ne serait plus possible aujourd’hui. Pendant très longtemps le gouvernement de l’époque prétendit que le drame avait été le fait d’un commando OAS déguisé en policiers. C’était évidemment faux. Quant à la manifestation d’octobre 1961 dont plusieurs dizaines d’Algériens furent victimes, là encore un de mes amis, le photographe Elie Kagan, m’apporta des photos où l’on voyait des cadavres de manifestants jetés dans la Seine ou pendus à des arbres mais mon journal, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, refusa d’y faire la moindre allusion. * Je veux rester poli mais ceux qui ont expliqué, sur ce forum, que la crise de l’euro et les déficits abyssaux accumulés par certains pays sont les résultats du vote au référendum sur le projet constitutionnel européen (où je le rappelle, c’est quand même le non qui a gagné) ceux-là seraient capables de nous vendre leur vessie pour une lanterne.
Je rappelle que ce forum est censé regrouper des gens, d’opinions différentes, mais intelligents ! * Quelqu’un a fait remarquer à propos du point 5 de mon billet d’hier qu’il s’agissait d’un grand écart entre Bayrou et Mélenchon. Eh bien, figurez-vous que c’est une reprise mot pour mot du programme que j’avais rendu public lorsque je me suis présenté aux élections européennes ! * Dans l’ensemble, depuis trois semaines, les événements ont plutôt conforté ce que j’écris dans mes billets. Y compris la décision du Conseil d’Etat concernant la loi sur la Burqa. Je ne demande absolument pas qu’on m’en félicite, mais en revanche qu’on m’engueule c’est un peu fort de café.
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