« Regardez Mitterrand et Chirac, ils étaient tombés très bas et cela ne les a pas empêchés d’être réélus ». C’est ce qu’on ne cesse de répéter dans les cercles sarkozystes.
C’est vrai… Sauf que Mitterrand a été réélu, en 1988, contre la droite au pouvoir en tant que chef de l’opposition et Chirac, en 2002, avec moins de 20 % des suffrages au premier tour, contre la gauche au pouvoir en tant que chef de l’opposition.
Sarkozy en 2012 sera, lui, au pouvoir comme Giscard d’Estaing en 1981. Et pourtant Giscard, pourtant plutôt meilleur que Sarko, a été battu.
Je le répète : pour Sarkozy, une seule solution, la dissolution. A condition, bien sûr, de perdre les législatives. Mais ça, ça n’est pas très difficile.
Naturel
Jean-François Copé : « Nicolas Sarkozy, pour 2012, est notre candidat naturel ». Bizarre… Je croyais que les seuls candidats naturels étaient les candidats héréditaires dans les régimes monarchiques.
Impossible
La gauche pourrait-elle gagner l’élection présidentielle ? Evidemment… Et Sarkozy aussi. Et Fillon également. A la limite. Cela va de soi. C’est le propre de la démocratie. Or, à cette question, selon un sondage Viavoice, publié par Libération, 33 % des électeurs répondent non. En d’autres termes, ils ne le souhaitent pas, c’est donc impossible.
En ce sens, les électeurs de Sarkozy (mais pas seulement eux) sont à l’image de leur héros : si le réel ne leur plaît pas, ils le dissolvent. Un peu comme Brecht conseillait de dissoudre le peuple quand il n’est pas content.
Huis clos
Réunion des parlementaires UMP à huis clos. Les journalistes exclus comme des malpropres. La presse ne sera autorisée à entrer que pour le discours du Premier ministre, François Fillon. Et les journalistes, braves types, obtempèrent. Sans moufter. C’est ce qu’on appelle se faire respecter !
Il est vrai qu’au MoDem, c’est pareil.
Echec reconnu
Il y a au moins un point où tous les élus UMP sont d’accord entre eux, mais aussi avec les élus de gauche : la politique dite « sécuritaire » menée depuis trois ans s’est soldée par un échec qui a favorisé les frustrations de l’électorat potentiellement de droite et nourri le vote Front National.
La suppression de la police de proximité fut une erreur majeure, en effet.
S’il y a un domaine où une politique bipartisane, et même multi-partisane, s’imposerait, c’est bien celui-là.
Un préfet démissionne
Un préfet a démissionné parce qu’il s’est senti désavoué par Nicolas Sarkozy. Un seul. Comme en 1940 en somme. Où un seul préfet avait démissionné après s’être senti désavoué par Pétain, par suite de l’abolition de la République.
Il s’appelait Jean Moulin.
Démagogie
François Fillon : « abroger le bouclier fiscal, c’est un argument démagogique ». Finalement, le terrorisme intellectuel de droite emploie les mêmes arguments que le terrorisme intellectuel de gauche. Normal.
Démagogie (suite)
Le démagogue dit « venez tous à moi ! ». Qu’on me permette de préférer la démarche inverse et de dire à certains, d’un côté comme de l’autre, « éloignez-vous de nous ! ».
Je suggère, en revanche, aux républicains, aux démocrates, aux humanistes, de s’exprimer beaucoup plus pour submerger les « méchants ».
Vu d’en face
Vous imaginez le tollé si un chroniqueur humoriste de droite s’en prenait, à la radio, au physique de « l’anarchiste allemand » Daniel Cohn-Bendit ?
Lui aussi ?
Laurent Joffrin écrit, dans Libération « c’est un fait qu’il y a plus de délinquance parmi les populations les plus pauvres qui sont souvent d’origine étrangère ». Un « Fabien » le traitera-t-il de raciste ?
A quoi Joffrin ajoute, après avoir défendu Stéphane Guillon, « le dérapage de gauche serait licite, le dérapage de droite prohibé ? Drôle de pluralisme ».
J’ajoute qu’une phrase à consonance raciste a effectivement été prononcée par un type… il est toujours ministre de l’Intérieur.
Qu’est-ce qui est choquant, en définitive : qu’un « réac de chez réac » bénéficie d’une rubrique sur RTL, ou qu’aucune rubrique n’ait été confiée, par cette radio, à un « gaucho de chez gaucho » ?
La haine ? Non… L’idéologie de la haine
L’attentat de Moscou actualise, hélas, mon billet d’hier.
Au fond, le titre n’était pas bon. Au lieu de « contre la haine », j’aurais dû écrire « contre l’idéologie de la haine ».
Car nul ne pourra jamais échapper à la bouffée de haine qui est moins un meurtre intériorisé de l’autre, qu’un meurtre de la pulsion de mort qu’est censé intérioriser l’autre. Le rejet de ce que je ressens, chez l’autre ou chez les autres, comme un rejet.
Il y a des « moments » de haine qui peuvent accompagner une libération. Ou doper des résistances. Je ne crois pas moi-même être structurellement tendre.
Mais il s’agit bien de « bouffées » ou de « moments ». Ce qui est effroyable et, in fine, toujours radicalement attentatoire à ce qu’on appelle, faute de mieux, un « progrès de civilisation », c’est l’installation dans la haine, l’état de haine, l’auto-réalisation de soi à travers la haine des autres, le tutorat mental par la haine et, en conséquence, toute idéologie de haine.
Ainsi en est-il de tous les nationalismes ethniques, de tous les fanatismes religieux véhiculant l’exécration des infidèles (et même de cette religion de l’amour, le christianisme, qui en vain a prêché l’extermination des ennemis de l’amour). Ainsi en fût-il également de cette rigidification dogmatique de la « lutte des classes », qui n’est en réalité qu’une dynamique : en son nom, on éradiqua physiquement des catégories sociales entières comme les koulaks en Union Soviétique.
Pas tendre l’autre joue, mais s’interdire de gifler systématiquement la joue d’une catégorie « d’autres » sous prétexte qu’on a mal à la sienne.
Mon père, engagé dans un régiment de chars en 1939, tenta de rejoindre Londres dès 1940. Il fut dénoncé et emprisonné au camp d’Argelès. Il s’en évada, pris contact avec les résistances, rejoignit ensuite les FTP, puis les FFI. Peut-être tua-t-il des soldats allemands (encore que j’en doute, tant il était maladroit). Or, j’ai retrouvé des textes de lui, datant de 1943, où il exhalait son admiration pour la philosophie, la poésie et la musique allemande.
On peut être passionnément kantien et en venir à assassiner Aldrich. Mais pas ne plus écouter Beethoven à cause de Goebbels.
N’est-ce pas Aragon qui a écrit ce vers magnifique, déjà cité hier dans ce forum, dans « L’affiche rouge », mis en musique par Léo Ferré : « je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ».
Pour « cerise »
J’ai promis. Le journal L’Humanité m’a demandé un article sur Jean Ferrat. Je l’offre donc à « cerise » :
Pour Jean Ferrat
Il s’est imposé comme ça. Sans tralala. Sans méga maisons de disques à sa solde. Sans préparation d’artillerie publicitaire. Au milieu de la flasque barbe à papa yéyé. Comme un chanteur, pas comme une savonnette. Tout simplement parce que sa (cette ?) différence rencontra des oreilles que la norme n’avait pas totalement ensablées.
« La môme » vous vous souvenez ? Comme un petit bloc de réalité qui se serait détachée d’une montagne de platitudes mystificatrices. Et, ensuite, évocation d’un « Panam » qui n’avait pas été ripoliné pour le Casino de Paris.
Pas besoin de 80 projecteurs ni d’une sono à décorner des rhinocéros blancs. Une guitare portée comme un athée porterait un ostensoir. Une quasi absence de jeu de scène exigée par cet impresario minimaliste qui s’appelle la timidité. Et ça passait. Et, peu à peu, cela se répandit. Electrochoc d’un réalisme de ferraille dans une voix de velours. Non plus de l’éthéré, de la terre qui ne ment pas, de la nostalgie oblitéré ou de la rage déblatérée, mais du terre-à-terre transfiguré par de l’aspiration. J’ai bien dit aspiration, pas respiration. Le terre-à-terre subverti par le rêve-à-rêve.
Jean Ferrat milita par la chanson en cela qu’il ne se contenta pas de broder sur des bons sentiments, mais n’hésita pas à porter tous les couteaux dans toutes les plaies : « Le fantôme de la télévision », qui semble décrire la situation d’aujourd’hui.
« Ouh, ouh ! Méfions-nous, les flics sont partout ! ». Ça ne se chanterait plus, et pourtant vous verrez : c’est un fait.
Hugo estimait qu’on pouvait absolument tout dire en vers. Même décrire une grève, fustiger le journalisme couché, évoquer (car il le fit) l’impérialisme du dollar, mettre en garde (car il le fit également) contre les dérives du communisme… Jean Ferrat a montré qu’on pouvait tout exprimer et aborder en chanson : l’aberration du néolibéralisme et les dérives du communisme (« Le bilan »). Non, la poésie n’est pas faite exclusivement pour la récitation ! Non, la chanson n’est pas faite exclusivement pour les bals du samedi soir ou pour les boîtes de nuit ! Celle-ci n’est pas condamnée à s’écouter déclamée, ni celle-là à s’écouter hululée ! Il y a eu Dupont, il y a eu Bruant, il y a eu Montéhus, il y a eu Jean Ferrat.
Un point commun, non pas, comme disait Jaurès, partir du réel pour accéder à l’idéal, mais partir de l’idéal pour rendre compte du réel.
Léo Ferré a chanté « L’Age d’or ». Ferrat s’est colleté, parfois, notre âge de plomb. Y compris celui des wagons qui conduisaient à Auschwitz.
Le philosophe Bergson expliquait comment on générait le rire en plaquant « du mécanique sur du vivant ». Ferrat n’a cessé, et ce fut toute la force de ses chansons, de subvertir le mécanique en y injectant du vivant.
Un alexandrin emblématique « je twisterais les mots s’il fallait les twister ». C’est dans « Nuit et brouillard ». Dire ça, oser chanter ça, les trains plombés, les ongles qui s’accrochent aux barbelés, les kapos et les fours. Inimaginable. C’était l’époque des « Arrière, arrière, ne me touche pas » de Patricia Carli, le summum de la stupidité sirupeuse, de « Petite fille de français moyen », l’hymne à la médiocrité assumée ; l’époque où le journal des jeunes filles communistes s’intitulait « Nous les garçons et les filles », un succès de Françoise Hardy.
Alors chanter ça… Et introduire le poulet aux hormones bouffé dans un HLM… quand la montagne est si belle.
Ferrat ramenait constamment sur terre ceux qui prétendaient monter à l’assaut du ciel. Mais, jamais pour autant il ne remit en cause ce droit de l’homme essentiel, le droit à vouloir monter à l’assaut du ciel. Faut-il rappeler que « Potemkine » se hissa au sommet du hit parade d’Europe 1 cinq mois avant Mai 68.
La barbarie de la dérive néolibérale, il la chanta dans son dernier disque personnel. Mais il continua, ensuite (et nous en avions parlé lors d’un débat à la Fête de l’Humanité), à dénoncer inlassablement toutes les agressions que cette barbarie-là fait subir… à la chanson.