L’affaire de la rumeur – comme ils disent – aura au moins démontré qu’il y a peu de limite à l’hypocrisie. Ce fut, en effet, un délice que d’entendre répéter, par ceux-là mêmes qui ne s’intéressaient qu’à ça, ne parlaient que de ça, ne cherchaient à s’informer qu’à propos de ça, que « ça » ne les intéressait, absolument pas et qu’il était scandaleux d’accorder une telle importance à des sujets aussi dérisoires.
Dérisoire, donc ? Aucune importance ? Parce que, à l’évidence, la répudiation par Louis VII de France d’Aliénor d’Aquitaine qui se remaria avec Henri de Plantagenêt, le roi d’Angleterre, qui devint du coup duc d’Aquitaine – adieu Bordeaux ! -, ça n’eut aucune importance : seulement la guerre de Cent ans. La conversion de Clovis au Dieu de Clotilde, aucune importance ! L’influence de Brunehaut sur son époux Sigebert qu’elle poussa à la guerre pour se venger de Frédégonde, aucune importance ! Les passions amoureuses successives d’Isabeau de Bavière qui provoqua l’affrontement entre Armagnacs et Bourguignons, les « mignonneries » d’Henri III, l’exaltation sentimentale de Camille Desmoulins ou, surtout, celle de Tallien qui contribua au 9 Thermidor et à la chute de Robespierre, aucune importance ! Le rôle de Madame de Pompadour dans le retournement des alliances qui déboucha sur la catastrophique guerre de Sept ans, aucune importance ! L’évolution de Louis XIV, après son coup de foudre pour Madame de Maintenon, qui lui fit en particulier abolir l’Edit de Nantes, aucune importance ! Les rapports entre Catherine de Russie et Potemkine, la rupture d’Henri VIII d’Angleterre avec Anne Boleyn précipitant l’Angleterre dans le protestantisme, aucune importance ! Les pressions de Joséphine sur Napoléon pour lui faire rétablir l’esclavage aux Antilles, aucune importance ! Les conseils de Madame de Portes qui incitèrent son amant, Paul Reynaud, à faire entrer le maréchal Pétain au gouvernement, aucune importance ! La vie privée du président argentin Menem ou de Berlusconi, aucune importance !
On ne soupçonnait pas que tant de gens adhérassent à la vision marxiste de l’Histoire qui, effectivement, exclu a priori le rôle que les passions individuelles et l’évolution des sentiments amoureux y jouent.
Autre réaction déclinée sur tous les tons : c’est sale, ces rumeurs sont ignobles, ragots d’égouts, potins ramassés dans la fange.
Donc, l’amour c’est dégoûtant. Donc le règne de Louis XIV ne fut qu’une succession d’ignominies dégoûtantes.
Donc, Tristan et Iseult n’est qu’une lamentable histoire, profondément dégoûtante, avec le roi Marc dans le rôle du quasi-cocu. Histoire que ne rejoint dans l’ignominie que celle d’Héloïse et d’Abélard, de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux…
Donc, « Le rouge et le noir » est un roman ramassé fangeux (je n’ose même pas évoquer Madame Bovary), donc les passions que la reine Christine de Suède ressentit à l’égard de son écuyer Monaldeschi, puis du cardinal Azzolino, ne furent que condensés de boue, donc Lucrèce Borgia n’évoque qu’un tas de fumier, donc les amours de Marie Stuart et de Bothwell ne sont que résidus de poubelle, donc toutes allusions au couple illégitime Victor Hugo-Juliette Drouet relève de l’indécente obscénité, donc, il conviendrait de faire le silence sur les ignobles liaisons de George Sand avec Alfred de Musset et Frédéric Chopin, de Madame de Staël avec Benjamin Constant, donc les amours de Charles VII et d’Agnès Sorel, d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, ne sont que déplorables insanités aux relents de caniveaux…
Vous doutiez-vous que notre vie publique et médiatique était à ce point submergée par un moralisme petit-bourgeois ? Et dire qu’il fut un temps où toute la cour de France se prosternait devant une ancienne prostituée – la comtesse du Barry -, devenue la favorite d’un roi pourtant dûment marié.
Faut-il donc réprouver toute référence à la vie privée d’un personnage politique ? Quand elle est vraiment privée, peut-être ; mais lorsque c’est le chef de l’Etat lui-même qui convie la télévision à venir filmer à Disneyland son coup de foudre et évoque ses amours lors d’une conférence de presse ? Quand l’armateur grec Onassis épousa Jackie Kennedy après le retrait de la Callas, croyez-vous que l’idée lui serait venu de porter plainte contre le journal qui aurait évoqué sa vie privée ? Quand, personnage important, on épouse une méga star – ce qui fut le cas de Sarkozy -, en partie justement parce qu’on est important (on n’épouserait évidemment pas une caissière de Prisunic) et qu’on l’épouse non pas « malgré », mais « à cause » des projecteurs et objectifs qui la cernent de leurs flashes et l’éclaboussent de leur lumière, croit-on que, sur un simple claquement de doigt, parce que soudain ces feux de la rampes sont devenus inopportuns, on puisse éteindre cette lumière en décrétant la mise hors-la-loi des projecteurs et des flashes ?
On ne privatise pas une star. On l’épouse avec les beaux-parents, mais aussi avec les paparazzi. Et on le sait. Si Roosevelt s’était marié avec Greta Garbo, les millions d’admirateurs de l’actrice se seraient intéressés à la vie privée du président des Etats-Unis.