Pour une alternative -Esquisse de réflexion élaborée par le CRREA - Principes généraux
Que voulons-nous ?
Non pas rafistoler un système fou qui se détraque de toute part, mais contribuer à l’avènement d’un nouveau monde plus rationnel, plus juste, plus humain et plus solidaire.
Nous récusons le modèle de société dont l’argent et le profit ont fini par résumer toutes les valeurs et refusons l’autre modèle qui tend à fondre toute la société dans l’Etat réduit à la bureaucratie. Tous les deux ont fait faillite.
Et ceux qui, à droite, préconisent de réanimer ou de restaurer l’un nous conduisent aux mêmes catastrophes que ceux qui, à gauche, prétendent ressusciter ou réhabiliter l’autre.
C’est une véritable alternative à cette double impasse que nous proposons en appelant à penser et à construire une autre société qui replace l’homme au centre et réconcilie sa dimension individuelle et sa dimension collective, c’est-à-dire ces deux aspirations qu’ont portées le libéralisme de progrès et le socialisme démocratique. Autrement dit, nous voulons mettre le pouvoir et l’avoir au service de l’être et non plus l’être au service du pouvoir ou de l’avoir.
C’est cette finalité qui donne sa cohérence à notre démarche et à nos propositions.
Ce qui passe par :
Une action européenne collective en faveur d’une réforme globale du système économique et financier international que la dérive néolibérale a profondément perverti. Par des actions nationales fortes et coordonnées destinées à terrasser le dragon de la crise, en privilégiant systématiquement l’emploi, en restaurant une justice sociale mise à mal par une effarante flambée des inégalités de toutes sortes, en relançant une croissance enfin mise au service des citoyens et de la nation toute entière, et en impulsant une toute autre logique que celle qui repose sur la généralisation de la précarité et les bas salaires.
Par un encouragement à toutes les solidarités qui permettront aux salariés - grands perdants du système inique qui a provoqué la crise - ; aux professions indépendantes et libérales conscientes de la nécessité de procéder à une véritable révolution humaniste ; aux commerçants et aux artisans victimes, au premier chef, du grand dérapage néolibéral poussé à son paroxysme par l’impérialisme des centrales d’achat ; aux agriculteurs qui subissent de plein fouet les effets des aléas spéculatifs des marchés et la pression d’une grande distribution de plus en plus monopolistique ; aux entrepreneurs indépendants pris en otages par quelques nantis de la haute finance et du CAC 40 et très majoritairement indignés par des pratiques étrangères à leur morale civique ; à toutes les forces vives, donc, d’inventer un « tous ensemble » à la fois patriotique et européen qui seul rendra possible le changement salvateur que nous appelons de nos vœux.
Par la prise en compte, à tous les niveaux de l’activité sociale, d’une dimension morale que le système ancien, qui nous nous a mené à la catastrophe, tendait à éradiquer.
Par la défense intransigeante des valeurs, que nous qualifions chez nous de républicaines, d’égalité, de liberté et de fraternité, mais aussi de laïcité et de sécurité.
La sécurité est un droit de l’homme et la lutte contre les incivilités, les délinquances, les trafics, les atteintes aux biens, les violences contre les personnes et le crime, en est la principale composante. Nous devons, sans angélisme, nous donner les moyens de prévenir les dérives délictueuses, mais aussi d’assurer la légitime protection des populations.
Par un renforcement et une revivification de nos pratiques et institutions démocratiques impliquant un respect intégral et une défense, partout, des droits humains. A cet égard, l’exception française – un système électoral qui ne permet pas la juste représentativité du corps électoral, le renforcement d’un pouvoir caricaturalement personnel à tendance monarchique, l’affaiblissement des contre-pouvoirs – porte atteinte à une nécessaire intégration démocratique européenne.
Par des mesures susceptibles de rétablir une indépendance et un pluralisme de la presse, presque partout mis à mal par la concentration médiatique au profit du pouvoir de l’argent.
Par un strict contrôle et une maîtrise effective des flux migratoires, tout laxisme démagogique en la matière renforçant de facto les ségrégations, les ghettoïsations, le racisme et l’hyper exploitation d’une population fragile au détriment des pays en voie de développement dont on prélève les forces vives.
Par une décentralisation effective, permettant des coopérations européennes renforcées interrégionales (par exemple entre la Catalogne française et espagnole) et la libre expression des identités culturelles et linguistiques.
Par un effort redoublé en faveur de l’innovation, de la recherche et de la démocratisation de l’économie numérique.
Par la refondation d’un modèle de croissance et de développement durable, et à échelle humaine, qui place l’impératif écologique et environnemental au cœur de sa dynamique.
I - Ce qu’est le néolibéralisme
1. Oui, le néolibéralisme doit être perçu comme une radicale mutation du capitalisme social-libéral d’après-guerre. En grande partie, cependant, il s’agit d’un retour aux sources qu’on peut lire de la sorte : la brutalité de la crise de 1929, la fascisation d’une partie de la grande bourgeoisie dite libérale entraînée ensuite dans la débâcle, les ravages de la guerre, l’angoisse suscitée par l’ampleur de la poussée communiste en Europe (et par la suite en Asie), la hantise justifiée du danger totalitaire ont provoqué, à la Libération, un tel renversement des rapports de force, que les tenants et les acteurs du système capitaliste ont eux-mêmes considéré que seule l’acceptation d’un passage à une économie mixte très régulée, d’inspiration « social-démocrate » ou « rooseveltienne », pouvait les sauver de la catastrophe.
Mais cette conversion n’était qu’une ruse tactique ; l’économie sociale de marché un faux nez. L’avènement du thatchéro-reaganisme, l’effondrement du communisme – l’auto-dissolution de l’ennemi, en somme - ont donc tout naturellement conduit à tomber le masque. Plus besoin de faire semblant, le danger était passé. Il était temps de reprendre les affaires exactement là où on les avait laissées en 1929. Avec les mêmes conséquences : le vertigineux creusement, aux Etats-Unis, de l’inégale répartition des fruits d’une forte croissance, l’ultra enrichissement à un pôle, une véritable paupérisation à l’autre, alors que le pouvoir d’achat de 60 % des classes moyennes stagnait ou régressait, rendit nécessaire un dopage de plus en plus artificiel de la consommation populaire par le crédit hypothécaire. Déjà, en 1929, le capitalisme industriel, s’était transformé en un néocapitalisme spéculatif et financier.
2. Il s’agit, d’une certaine façon d’un « coup de force intellectuel ».
En cela que le libéralisme théorique – concurrence, pluralité, diversité, autonomie de la personne, diffusion de la propriété, primat de l’investissement productif et donc esprit d’entreprise – a, peu à peu, débouché sur son contraire, le néolibéralisme pratique ou réel - concentrations, absorptions et fusions, contrôle des marchés, restriction conséquente du champ de la concurrence et de la pluralité, uniformisation, submersion du productif par le financier et subversion de l’esprit d’entreprise par la logique spéculative -.
Le « néo » de « néolibéralisme » n’est donc pas un simple appendice redondant. Comme le « néo » de « néo-socialisme », il signifie qu’une logique devenue folle se révèle attentatoire aux principes et aux valeurs dont elle se réclamait à l’origine. Le néocapitalisme est au capitalisme, dans l’ordre économique et social, ce que le stalinisme fut au socialisme.
Constat essentiel, car il en découle qu’un courant libéral authentique ou « de progrès » - conscient, en particulier, que la puissance et l’autonomie d’un Etat arbitre et démocratique est la condition du bon fonctionnement d’un marché réellement concurrentiel – peut, aujourd’hui, participer d’une alliance large dirigée contre l’a-humanisme de la barbarie néolibérale.
Rappelons que ce courant – qui a toujours été allergique au pouvoir personnel – fut partie prenante de la coalition qui, en 1944, permit d’élaborer le programme objectivement « révolutionnaire » du CNR (Conseil national de la Résistance).
3. La dérive néolibérale s’apparente à un « recul de civilisation ».
Elle renverse, en effet, le cercle vertueux « fordiste » : désormais, les profits d’aujourd’hui peuvent annoncer, et même préparer, les pertes d’emplois de demain. Au lieu de faire profiter les salariés des efforts de productivité, ce qui était la finalité du taylorisme, elle tend à maximiser les gains de productivité en réduisant la masse salariale ou en délocalisant le travail. Le grossissement du gâteau n’implique plus le grossissement des parts (de quelques-unes seulement). La financiarisation de l’économie, qui atteint son paroxysme avec la virtualisation de plus en plus sophistiquée des « produits dérivés », déconnecte l’enrichissement de toute dimension bourgeoisement morale : l’entrepreneur le cède aux joueurs et l’investissement aux placements à court terme. En la matière, les prises d’options sur indices et les ventes à découvert sont des « must ».
Deux dynamiques, enfin, se font la courte échelle : celle qui, au nom de la compétitivité, tend à aligner les rémunérations des financiers et grands dirigeants sur le plus haut (par exemple, le patronat américain) sans quoi, affirme-t-on, ils vont aller se faire recruter ailleurs. Et, toujours au nom de la compétitivité, les rémunérations des exécutants sur le plus bas, compte tenu des bas salaires des travailleurs chinois qui nécessitent un allègement du coût du travail. Ces dynamiques croisées ruinent, socialement et éthiquement, le socle philosophique du capitalisme libéral traditionnel.
4. Dès lors, la logique néocapitaliste vide la logique capitaliste pure de sa justification théorique
(elle n’articule plus la croissance des revenus des producteurs à celle des profits des actionnaires), de sa justification morale (l’exemple de la télévision privée démontre, en particulier, que la loi du marché dérégulé exacerbe un phénomène de déculturation et de régression éthique) et, surtout, de sa justification rationnelle, dès lors qu’une économie virtuelle brasse des sommes cinquante fois plus considérables que l’économie réelle ; que « l’être », en quelque sorte, tombe sous les coups d’un « non-être » qui démultiplie artificiellement « l’avoir ».
A quoi on ajoutera ce paradoxe : les dégâts sociaux, humains, environnementaux provoqués par la dynamique néolibérale sont tels que l’Etat, qui a été évacué en aval, c’est-à-dire l’Etat producteur, employeur, dispensateur de services, planificateur, organisateur, intervient en amont comme réparateur de façon dix fois plus normative, répressive et dispendieuse.
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