Mais qu’est-ce que Dieu a contre Haïti ?
La tragédie d’Haïti n’interdit évidemment pas de croire en Dieu, mais elle interpelle, en revanche, tous ceux qui professent, en quelque langue que ce soit, ce fatalisme délétère que résume la terrible expression « Inch’Allah ! » : « Dieu l’a voulu ! ».
Dieu a-t-il voulu, par on ne sait quel acharnement, que tous les maux possibles et imaginables, tous, sans exception, systématiquement et depuis cinq siècles, que la terre, le ciel ou les hommes en soient responsables, s’abattent rageusement, sauvagement sur l’île martyre d’Haïti, l’une des nations du monde où l’on croit le plus en lui, où on le prie avec le plus d’ardeur ?
Dieu a voulu quoi ?
Voltaire s’était déjà posé la question, en 1755, après le tremblement de terre qui ravagea Lisbonne et fit 20.000 victimes. Ce n’est pas Dieu créateur, c’est-à-dire démiurge, qui pose problème, c’est le Dieu planificateur et organisateur qui prévoit et réalise.
Rendre Dieu responsable de ces injustices inouïes, telle la Shoah qui frappa un peuple déjà, depuis 2.600 ans, martyrisé, ou ce tremblement de terre qui donne le coup de grâce à une île, Haïti, qui n’a échappé à aucune des catastrophes universelles, est absurde et dérisoire pour un non-croyant et insupportable pour un croyant.
Le seul Dieu possible, au fond, c’est-à-dire le seul Dieu innocent de l’horreur haïtienne, est celui de Spinoza : ce Dieu qui résume en lui-même tout l’équilibre de la nature et qui ne saurait, par conséquent, être à l’origine des atteintes à cet équilibre. Un Dieu qui ne veut rien, irresponsable et qui n’aurait, au fond, que déclenché le processus qui nous permet, pour échapper au désespoir, de tout attendre de notre propre volonté. Je n’y crois pas, mais je l’accepte.
Dieu a voulu quoi ? L’éradication de la population indienne, l’esclavage de masse, l’invasion coloniale, les guerres civiles impitoyables et réitérées, les coups d’Etat en série, les dictatures ubuesques, la misère, les cyclones, les ouragans, le tremblement de terre ? Et tout cela s’abattant sur l’une des populations des plus chaleureuses, des plus généreuses, des plus créatives et avant-gardistes qui se puisse concevoir.
Tout commence par un génocide
Résumons : tout commence par un génocide. Quand l’île, que les Espagnols baptisèrent Hispaniola, fut découverte par Christophe Colomb, il y avait, pense-t-on, près d’un million d’autochtones Arawaks. Mais un siècle plus tard, par suite des massacres, des épidémies, du travail forcé, on ne comptait plus que 60.000 habitants. Première désolation.
Mais pour cultiver la terre, il faut des bras. D’où le recours à un esclavagisme de masse, gigantesque et monstrueux. On dénombrera bientôt 500.000 esclaves noirs pour une population de 600.000 habitants. Record absolu. En une seule année, en 1787, on en importe 60.000. Comment les traite-t-on ? Comme des chiens. Potentiellement enragés. Un planteur nommé Le Jeune se rend célèbre en abattant, quand il est contrarié, les fortes têtes de son cheptel humain, comme s’il s’agissait d’un cheptel animal.
D’où une succession de révoltes dont les nègres marrons prennent la tête : huit grands mouvements de résistance entre 1550 et 1786, en particulier celui que déclenche le chef Makandal. Tous écrasés dans le sang. En 1791, après que l’Assemblée Constituante, malgré les efforts de l’abbé Grégoire, de Du Pont de Nemours (et de Robespierre), eut refusé d’abolir l’esclavage, c’est la masse servile tout entière qui se soulève.
Haïti, vctime de toutes les dérives de notre culture
Toussaint Louverture, admirateur de la Révolution française, prend la tête des rebelles. Trois ans plus tard, en 1794, les esclaves révoltés sont maîtres de l’île, tiennent tête à une armée anglaise envoyée en renfort pour les soumettre et viennent à bout d’une contre-révolution initiée par les mulâtres.
Mais en 1802, Bonaparte, qui va rétablir l’esclavage, envoie 20.000 hommes, corps expéditionnaire énorme, commandé par le général Leclerc pour reconquérir l’île. Surenchères d’atrocités. Toussaint Louverture, trahi, est fait prisonnier par surprise. Amené prisonnier en France, dans le Jura, on l’y fera mourir à petit feu.
Un de ses lieutenants, Dessalines, prend alors la tête de la résistance. Guerre atroce, implacable, désolatrice, destructrice, horreur contre horreur, pas de pitié, ni d’un côté ni de l’autre. Les Français battus (c’est finalement la première victoire anti-colonialiste du monde) doivent évacuer l’île. Mais ces quinze années d’affrontements sauvages ont tout détruit, les hommes et les terres, en partie les cœurs. Haïti a fait un bond en arrière d’un siècle. En 1804 naît, cependant, le premier pays indépendant, et le seul, jamais créé par des esclaves révoltés.
Et ensuite ? Ensuite hélas, les rebelles vainqueurs, Dessalines, Christophe, Pétion, se divisent et se livrent une guerre inexpiable. Puis, des dizaines de coups d’Etat et d’assassinats de dirigeants, des dizaines de dictatures plus implacables les unes que les autres, des dizaines de révolutions, de rébellions, de jacqueries sociales, la fuite des élites, l’exil des intellectuels parmi les plus créatifs de la francophonie, vingt ans d’occupation américaine et de répression sanglante, une déforestation sauvage qui déchaîne l’érosion, tout cela pour finir par le règne terrifiant de Duvalier, forme grotesque de fascisme caraïbe.
Victime de toutes les dérives de notre culture, Haïti méritait-elle de subir également toutes les foudres de la nature ? Peut-être Dieu n’en a-t-il pas été informé.
|
|