Le fameux « modèle » en a pris un sacré coup.
Les Anglais, appelés aux urnes, se sont exprimés. A qui ont-ils accordé la majorité ? Au fond à personne !
Ils ont voté contre les travaillistes. Mais, fut-ce dans une moindre mesure, ils ont également voté contre les conservateurs.
Et c’est parce qu’ils ont voté un peu moins contre les seconds que contre les premiers que les conservateurs l’ont emporté.
Donc, pas de majorité. A la droite, à l’heure où j’écris ces lignes, il manque une vingtaine de sièges. Qu’il faudra donc négocier au coup par coup. En particulier avec les ultra-unionistes protestants d’Irlande. Ce qui ne sera pas sans conséquence.
Les libéraux démocrates, victimes d’un scrutin qui impose le vote utile, n’ont pas obtenu le résultat espéré en particulier parce que la crise financière européenne, et les pressions spéculatives qui affaiblissent l’euro, ont décrédibilisé l’« européisme » militant de Nick Clegg. Mais les Lib-dem pourront sans doute, qu’ils s’allient ou pas aux conservateurs, renverser le gouvernement quand ils le décideront, ce qui leur donne un poids et une influence sans commune mesure avec le nombre de leurs députés. En clair, s’ils veulent pouvoir gouverner sans connaître à toute occasion les affres d’une motion de censure, les conservateurs devront mettre beaucoup d’eau dans leur vin.
Comment un gouvernement aussi faible, formé par un parti qui n’a gagné que parce qu’il a été moins rejeté que son concurrent va-t-il pouvoir prendre les mesures impopulaires qu’impose la dramatique situation économico-financière dans laquelle se trouve la Grande-Bretagne ?
Imaginons un instant un Papandréou en Grèce qui n’a pas la majorité ?
Répétons-le : à l’heure où j’écris ces lignes on ne dispose encore que d’estimations. Mais quelques leçons de ce scrutin peuvent d’ores et déjà être tirées :
1) il y a encore quelques semaines, le système majoritaire à un tour était présenté en France comme la panacée. Or outre qu’il ne garantit pas une majorité cohérente contrairement à ce que prétendaient ses défenseurs, il déforme tellement l’expression populaire qu’on peut s’interroger sur le caractère démocratique du régime institutionnel qui en découle. Finalement, un député libéral démocrate vaut environ quatre députés travaillistes.
Quant aux conservateurs, ils vont certes gouverner l’Angleterre avec une majorité relative, mais en en représentant qu’un peu plus du tiers de l’électorat. Autrement dit ils vont gouverner avec un résultat moindre que la gauche français quand elle perd.
Quand on y songe, ce résultat mitigé des conservateurs mérite en soi réflexion. Compte tenu de l’impopularité de Browne, qui a multiplié les gaffes, de la très mauvaise situation économique et financière de la Grande-Bretagne dont le déficit budgétaire par rapport au PIB est presque le même que celui de la Grèce, le rejet du blairisme et du parti travailliste en général et quand on ajoute que l’immense majorité des grands journaux, représentant 70% des tirages, ont appelé à voter conservateur ( ce qui interpelle également la conception qu’on peut se faire de la démocratie).
C’est donc, de toute façon, d’un gouvernement faible, fragile, sans majorité stable, sans large appui populaire et porteur d’une idéologie (disons néo-libérale) que les Anglais ont rejetée dans leur majorité, que la Grande-Bretagne va hériter.
2) Le parti travailliste, dont la plupart des médias français n’ont cessé d’expliquer que la gauche hexagonale aurait dû le prendre pour exemple tant il incarnait à leurs yeux la modernité, a certes sauvé les meubles (grâce au mode de scrutin et au découpage des circonscriptions) mais il a obtenu un des plus mauvais pourcentage de voix de son histoire, bien en dessous là encore de ce que la gauche française obtient même ses jours de défaite ;
Le blairisme, dont la guerre d’Irak fut l’un des hauts faits, malgré ses quelques réalisations en particulier dans le domaine des services publics se solde donc par un échec non seulement économique et social mais également politique.
3) Ce n’est pas seulement le blairisme dont tout l’establishment français se réclame, Sarkozy en tête (mais également les partisans de DSK), c’est également du bipolarisme à l’anglaise. Or c’est précisément cette bipolarité quasi normative que malgré tout et malgré la contre performance en sièges des libéraux-démocrates — presque un tiers des électeurs britanniques — ont refusé. Non seulement en votant lib-dem mais également nationaliste écossais, nationaliste gallois ou même pour des listes écologistes ou xénophobes.
Oui, le modèle institutionnel britannique a peut-être connu hier sa première vraie crise.