L’ampleur et surtout l’instrumentalisation des cérémonies anniversaires de l’Appel du 18 juin risquent, comme toujours, de susciter une réaction de rejet.
Or, il est effectivement une grande leçon à tirer de l’Appel du 18 juin
Cela : que l’utopie dénoncée sur l’instant anticipe souvent la réalité du lendemain.
Que c’est parfois, que c’est souvent, la réalité refaçonnée par la volonté d’agir sur elle qui finit par l’emporter sur la réalité perçue qui n’est que la réalité d’un instant.
La preuve par Condorcet, par Victor Hugo aussi anticipant, au creux d’une Europe presque totalement impériale, une Europe des nations qui basculerait du côté de la liberté et de la démocratie.
Pétain, lui, aimait à se définir comme un « réaliste », un « pragmatique » terre-à-terre. A ses yeux, imaginer en juin 1940 une France régénérée, non pas sa soumission mais par sa libération, relevait du rêve.
Qui sont les véritables réalistes au fond ? Ce ne sont pas, bien sûr, ceux qui occultent la réalité, mais pas non plus ceux qui se soumettent à ses manifestations immédiates. Ce sont ceux qui l’affrontent pour la mieux transformer.
Le réalisme véritable ne consiste, ni à la manipuler, cette réalité, ou à refuser de la regarder en face, ni à se contenter d’en prendre acte, de la décrire lucidement pour mieux s’incliner devant elle – et s’y soumettre – mais à prendre appui sur sa manifestation la plus crue pour mieux travailler à sa transformation la plus porteuse d’espérance.
On va célébrer le 70ème anniversaire du fameux discours prononcé par le général de Gaulle le 18 juin 1940. Or, il symbolise quoi, ce discours, en définitive : la preuve que c’est souvent l’utopie qui est vraiment réaliste alors que le soi-disant réalisme ne renvoie, en revanche, qu’à une illusion. Ou à un éphémère.
Explication :
18 juin 40 : ce jour-là, le Général de Gaulle bouscule la conception empirique – ou pragmatique – de l’Histoire. Il affronte froidement une réalité statique – « nous avons perdu la bataille » – pour mieux en refuser l’interprétation défaitiste qui n’est qu’apparence. « La guerre est perdue ? En vérité, il est déjà écrit que nous la gagnerons ».
Ce qui aux yeux des « réalistes », des « pragmatiques », ne peut que le faire passer pour un fou.
Et il est fou, en effet. Il doit l’être, puisque rien de ce qui se passe effectivement ne conforte l’analyse, par lui assénée, de ce qui – forcément – se passera. Puisqu’il a décidé de substituer à un réel observable et mesurable un réel de rechange qui n’existe que dans sa tête. Comme Galilée, finalement, quand il subvertit les apparences en affirmant que c’est la terre qui tourne autour du soleil. Alors que n’importe qui peut observer l’inverse.
De Gaulle, comme Galilée, ne refuse pas la réalité. Il la débusque, au contraire, derrière le voile de l’illusion dont elle s’est, un instant, drapée. La bataille perdue est une réalité. Ce qui est illusoire, c’est la sensation de la guerre perdue.
C’est vrai la France est défaite, écrasée, envahie, dépecée, déshonorée, sans ressorts, toute acquise à celui qui lui explique que sa régénérescence passe par l’acceptation passive de la juste punition venue du ciel. L’Europe est allemande. La modernité fasciste a eu raison de la ringardise libérale-démocratique, dont la République tricolore était l’un des fleurons. Le vieux monde croule. Qui peut faire obstacle à l’ouragan du devenir ? Déjà l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie, le Japon ont basculé. Albanie, Hollande, Belgique, Danemark, Norvège, Pologne, Tchécoslovaquie… Les dominos sont tombés les uns après les autres. Aveuglant est le sens de l’Histoire : l’Europe est allemande. Staline lui-même en a pris acte. Ou pacte. Il a tendu la main à Hitler. La mondialisation arbore la croix gammée. Reste l’Angleterre qui, pathétiquement, s’accroche à la seule bouée qui lui reste : son insularité. Une goutte de terre dans l’océan. Et la mer monte. Aucune chance.
Alors oui, les réalistes autoproclamés, les pragmatiques affichés, disent tous, d’une seule voix : c’est fini. La page ouverte en 1789 a été tournée. Les derniers feux de la philosophie des Lumières s’éteignent dans la pénombre crépusculaire de l’humanisme finissant.
Or, c’est l’homme qui serait peut-être, par nature, le plus susceptible de penser de cette façon, qui va en récuser le plus radicalement cette évidence en lui opposant un refus d’acier.
Dès lors, que signifie le « non » de De Gaulle ? Qu’un « moment », aussi traumatisant soit-il, n’efface pas plus ce qui l’a précédé qui ne peut entraver ce qu’il adviendra. Vichy n’est qu’un dérapage. Un hoquet. En cela, le « non » gaullien exorcise. Il dit au réel cette chose inouïe : qu’il se trompe sur lui-même, qu’il se prend au piège d’une apparence qui ne reflète en rien son essence, qu’il est un faux réel, comme il y a des faux dieux, une ruse du diable !
Au fond, cet irréalisme radical, ou ce qui est ressenti par les contemporains comme tel, n’est que la forme que prend, sur l’instant, un hyperréalisme implacable. Le discours du 18 juin dit exactement cela : « voilà pourquoi, dès maintenant, je peux vous affirmer, moi Général de Gaulle, que l’Allemagne n’a strictement aucune chance de gagner cette guerre ». Une manière de pragmatisme transcendantal, en somme. C’est le « oui » du maréchal Pétain qui est négateur du passé et du futur. C’est le « oui » pétainiste qui brade le plus beau d’hier et le plus lumineux de demain. C’est le « non » gaullien, en revanche, qui à la fois sauve hier et se projette sur demain. Ce « non »-là acquiert alors une fonction magique. Il constate la citrouille. Mais il la change en carrosse.
Non, quoi ? Non, la France subjuguée, hébétée, assommée, n’a pas baissé les bras, perdu définitivement le match par abandon. Non, elle n’a pas remis sans un murmure son destin entre les mains d’un vieillard sénile. Non, son armée, son église, son administration, ses notables, ses journalistes, ne se sont pas massivement mis au service d’un régime dont l’acte de baptême fut une forfaiture. Cela ne doit pas être, donc cela ne sera pas, même si cela est.
Et c’est ce « non », quelque peu mystificateur, qui, en substituant une réalité rêvée à une réalité vécue, amènera la France, miraculeusement ressuscitée, à la table des vainqueurs au grand effroi d’un général Keitel incrédule.
Ainsi, le « non » gaullien, justement parce qu’il s’installait d’emblée hors du champ de toute réalité empirique, à la fois au-delà, en deçà et ailleurs, a fonctionné comme la baguette des fées de légende. Il a fait jaillir une réalité nouvelle. Il ne s’agissait pas de modifier le réel à la marge, mais de formuler le sésame magique qui enclencherait le processus de sa radicale métamorphose. Plutôt que de prendre en compte « les faits », il s’agissait de les ostraciser et de les transformer en méfaits. Les défaire, en quelque sorte. Et édifier sur cet espace vide une cathédrale virtuelle construite à partir d’une infinité de petits faits de remplacement.
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Revenons à aujourd’hui, la situation est mauvaise. Mais se garder de deux dérives : la dénégation et l’acceptation. Ne pas dissimuler ce qui est, mais ne pas non plus s’y abandonner.
Refuser l’évidence des choses est suicidaire, mais accepter les choses telles qu’elles sont n’a aucun sens. Elles ne sont pas. Elles deviennent.
Et ce qu’elles deviennent dépend de nous.