Les Français ont reçu l’ordre de se rendre en masse dans les préfectures pour se poser, tous au même moment, la même question existentielle : « qui suis-je, d’où viens-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? ».
Bide total. C’était prévisible.
Car à la question « qui sommes-nous ? », que l’on soit Français, Turc ou Belge, il n’y a pas, il n’y a jamais eu, d’autre réponse possible que celle que suggère la mythologie.
Exemple : c’est au VIIIè siècle que l’on entreprit, pour la première fois, de répondre à la question « qu’est-ce qu’un Français ? ». Virgil ayant, dans l’Enéide, expliqué que les Romains descendaient des compagnons de Enée, gendre du roi Priam et, accessoirement, fils de Vénus, qui avait fui la ville de Troie en flammes, jusqu’au XIIè siècle la réponse obligatoire, confirmée par tous les clercs, fut celle-ci : Enée ne fut pas le seul à conduire un exode, un fils du roi Priam, un certain Francion, après que la ville ait été conquise par les Grecs, guida le reste des fuyards vers Sicambre, situé quelque part en Europe centrale, puis, de là , vers la Gaulle qu’ils peuplèrent en s’étant, entre-temps, transformés en « Francs », donc en français, et dotés d’un roi totalement imaginaire en la personne de Pharamond.
Ainsi, on occultait les Gaulois - peuple vaincu, assujetti, païen, divisé et dépourvu de roi légitime -, pour les remplacer par un peuple germanique, épique et vainqueur, uni autour d’un roi dont Clovis, qui, lui, s’était fait baptiser, était censé être le descendant direct.
Que Clovis fût un fieffé barbare qui s’assura le pouvoir absolu en découpant sa propre parentèle en rondelles à coups de hache, et ne se convertit au catholicisme que pour obtenir le soutien de Rome contre les Wisigoths, chrétiens eux aussi mais schismatiques, ne rentra évidemment pas en ligne de compte : le mythe arrangeait les aristocrates (effectivement d’origine franque), l’Eglise, la monarchie et les nationalistes. C’était le principal !
Il fallut que la France se trouve de plus en plus souvent confrontée au « Saint Empire » allemand ou aux Habsbourgs d’Autriche, pour qu’on ressente la nécessité de s’émanciper d’une souche « germanique » qui faisait désordre. D’où la soudaine redécouverte d’une origine « gauloise » et l’héroïsation a posteriori d’un rebelle – ou résistant – tribal, Vercingétorix qui, en fait, signifie « chef ». Fut occulté à cette occasion le fait que plus nombreux étaient les Gaulois engagés dans l’armée de Jules César que dans celle de Vercingétorix.
Bientôt, une nouvelle théorie vit le jour, que popularisa l’historien Augustin Thierry et dont Eugène Sue fit la trame d’un grand roman épique : le « peuple » était d’origine gauloise, donc celte (ou ligure dans le Sud), et la noblesse, elle, de sang germanique : si bien que la lutte des classes et le conflit entre républicains et monarchistes, puis entre la gauche et la droite, n’étaient, en réalité, que l’expression d’une confrontation purement ethnique !
Le problème c’est qu’une simple affirmation tribale passagère dans un cas, un agglomérat hétéroclite de tribus disparates, dans l’autre, personne n’a jamais pu répondre clairement à la question : qu’est-ce qu’un Franc et qu’est-ce qu’un Gaulois ?
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L’identité française ? A la bataille de Valmy, le prince de Condé, Français « de souche » s’il en fût, était du côté prussien. Le nationaliste vénézuélien, Miranda, s’était engagé, lui, du côté du pays de la Révolution. Lequel, ce jour-là , était le plus Français ? En 1870, Garibaldi, lui aussi, vint mettre son épée au service de la France. Il gagna même une petite bataille alors que le Français « de souche », Bazaine, livrait Metz aux Allemands. Le plus Français des deux ? Bazaine, répondit la droite qui invalida, comme étranger, Garibaldi élu député. En signe de solidarité, Victor Hugo démissionna. En mai 1915, le général Joffre lançait une grande offensive en Artois pour tenter de reconquérir le bassin minier. Echec total. Les vagues d’assaut se brisent sur une triple ligne de défense allemande. 200 000 tués pour rien. Un
miracle cependant, un seul : une division du 33ème Corps, en une charge héroïque, irrésistible, drapeau au vent et au cri de « Vive la France ! », franchit tous les obstacles et s’empare de la colline de Vimy qui surplombe la ville de Lens.
Qui sont ces héros ? Les premiers qui tombent sous le feu ennemi s’appellent Ben Smail, Ben Faran ou Bellagh Amar. A leurs côtés, que la mitraille allemande va faucher à leur tour, qui trouve-t-on ? Des volontaires Américains, Espagnols, Canadiens, Italiens, mais aussi et surtout des Tchèques, membres d’associations démocratiques ou progressistes, venus s’engager au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, des mineurs polonais qui, dans un même élan, aspirent à la libération de leur autre patrie et de leur outil de travail, des Russes pour qui la défense de la République française participe de leur combat contre l’autocratisme tsariste. Tombent côte à côte, unis dans le même sacrifice, le brancardier belge Van Mengen, le Grec Théodoraxis, le peintre cubiste tchèque Kupka, le porte-drapeau morave Bezdicek, ou cet escroc polonais au nom imprononçable qui se faisait passer pour un prince. Parmi les survivants, le Suisse Blaise Cendrars qui deviendra le chroniqueur de cette épopée.
C’était cela, ce jour-là , la plus belle France.
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Additionnez d’ailleurs l’Italien Lully, l’Allemand Gluck, les Italiens Spontini et Cherubini, le Belge Grétry, les juifs teutons Meyerbeer et surtout Offenbach, le Polonais Chopin, le Suisse Honegger, et vous avez reconstitué le creuset d’où jailli la grande musique française.
De certains peuples, on peut dire que leur religion, leur spécificité ethnique, leur langue, font leur identité. A la question « qu’est-ce qu’un Français ? », hors une Histoire commune, on ne peut quasiment pas répondre, et c’est précisément cette impossibilité qui fait notre identité nationale.