Jusqu’où aller trop loin ?
C’est vrai, c’est une tarte à la crème. Il suffit de quelques polémiques plus ou moins artificielles pour relancer l’increvable débat : jusqu’où peut-on aller trop loin ? A-t-on le droit de tout dire ? En réalité, la question n’est pas tout à fait celle-là. On peut, aujourd’hui, en dire beaucoup, même si des tabous subsistent ou apparaissent, qui, parfois, se substituent les uns aux autres. Hier, qui aurait osé proférer « bite » ou « enculé » dans un dîner en ville. Aujourd’hui, on peut. Même le chef de l’Etat contribue à banaliser ces ex-transgressions devenues des lieux communs. En revanche, essayer, dans le beau monde, de dire « prolétaire » ou « lutte des classes », et là, vous verrez les réactions.
Cela étant, on a rarement aussi peu censuré. Certains internautes ont raison de souligner, à cet égard, qu’Eric Zemmour s’exprime régulièrement à peu près partout, radio, télé, presse écrite, et, selon mes informations, il est moins menacé que Stéphane Guillon (j’ai été assez souvent viré pour prendre acte du fait qu’on peut, sur certains médias, dire aujourd’hui ce qui était estimé indicible hier). Donc le problème est autre.
D’abord il est dans un système assez pervers qui consiste (même si, depuis quelques semaines, cela évolue un peu) à créer, ici et là, des cases de transgression formatées pour faire pièce à un conformisme journalistique généralisé. D’un côté, on ne dit pas, on n’ose pas dire. De l’autre, sous les dehors de la dérision ou du divertissement, on en dit toujours plus. Côté chronique officielle, on s’autocensure en s’interdisant, par exemple, de qualifier Eric Besson de « traître de carnaval », ce qui est objectivement vrai, et, de l’autre, en compensation, on lui fait une tronche de collabo de bandes dessinées, ce qui est limite.
D’un côté, on ne fait jamais aucune allusion aux problèmes psychologiques de Sarkozy (ce qui est pourtant essentiel) mais, de l’autre, on insistera jusqu’à plus soif sur sa petite taille. D’un côté, on se garde bien, puisqu’elle a gagné les élections régionales, de souligner la relative vacuité de la rhétorique aubryste, mais, de l’autre, toujours en compensation, on la décrit en « petit pot à tabac » ou, sur telle radio populaire, dans la case réservée à la grosse rigolade, on la dépeint quasiment en « poissarde ».
Le problème de Zemmour est celui-là : alors que son journal, Le Figaro, marginalisait son talent, on lui a offert de devenir une star en jouant le rôle du réac de service dans une case réservée à cet effet. Et, cet anti-système s’est laissé totalement piéger par le système. L’autre problème tient à une tendance à diaboliser la non-conformité. Je l’ai déjà souligné, ici, en mettant en garde contre la chasse obsessionnelle aux « dérapages », contre l’extension démesurée du champ de suspicion de racisme, ou contre la fascisation ou la lepénisation systématique de l’adversaire. Je rappelle que Pierre Péan fut qualifié d’antisémite pour avoir consacré un livre critique à Bernard Kouchner. De même, il suffira d’insister sur l’extravagante démesure des différences de revenus entre les plus riches et les plus pauvres pour être assimilé à un marxiste-léniniste quasiment stalinien. Mais, il y a d’autres exemples de la diabolisation terroriste de ceux qui ne passent pas bien : ainsi, tous ceux qui s’opposèrent à la guerre d’Irak furent traités, en particulier par Ivan Rioufol dans Le Figaro, de « complices de Saddam Hussein » et les altermondialistes (par le même) de « complices des terroristes d’Al Qaeda ». Autre exemple : s’opposer à la guerre du Kosovo, c’est-à-dire aux bombardements de la Yougoslavie qui firent des centaines de morts civils (et j’en sais quelque chose), c’était être complice de Milosevic qui lui-même était « un nouvel Hitler ». Ou encore, c’était être « pro serbe » ce qui, pour le coup, impliquait une conception singulièrement raciste, une ethnie étant identifiée au mal. Montrer que le président géorgien Saakachvili est un populiste autoritaire et allumé, c’était être complice de Poutine « nouveau Staline ». Si on juge que l’actuel régime rwandais est dictatorial, c’est être « complice des génocidaires » et, si vous n’êtes pas favorable à une guerre contre l’Iran, c’est que vous avez des accointances avec Ahmadinejad. Le concept de populiste est, lui aussi, systématiquement utilisé en vu de diaboliser une différence de point de vue ou d’expression (pour le coup, les staliniens furent d’ailleurs les premiers à en abuser à cette fin). Le fait que 95 % des grands médias défendent à peu près les mêmes options en matière de politique étrangère n’arrange évidemment pas les choses.
Bien payé Le dénommé Antoine Zacharias, ex-patron de Vinci, méchamment traîné en justice, a été relaxé. Il va enfin pouvoir jouir tranquillement de sa retraite en or massif. Rappelons qu’il a, en quatre ans, gagné l’équivalent de ce que gagnent, en un an, tous les ouvriers d’une région entière, soit 1 500 000 anuités, soit de quoi assurer 150 000 emplois en 2010, soit ce qu’aurait gagné un salarié qui aurait commencé à travailler à partir du début de l’apparition de l’homme de Néanderthal. * Monsieur Joyandet, lui, secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, s’est rendu à Haïti en avion privé pour un prix correspondant à dix années de salaire moyen.
Berlusconi
Deux leçons à tirer des élections italiennes : 1) ce n’est pas la gauche qui a le plus profité du recul de Berlusconi, mais le parti italien le plus proche du Front National : la Ligue du Nord ; 2) le contrôle des télévisions et d’une partie des autres médias a permis, au même Berlusconi, de sauver les meubles, malgré le pire bilan qu’un Premier ministre italien est jamais affiché.
L’idée du règne
De plus en plus de députés UMP préconisent de renoncer au bouclier fiscal. Or, une autre composante de la fameuse loi TEPA va être subrepticement supprimée : la déduction des intérêts d’emprunts immobiliers de l’impôt sur le revenu. Cela s’est révélé totalement inefficace, mais coûte 4 milliards d’euros par an.
Messages personnels
C’est de l’humour La prochaine fois, je mettrai un astérisque avec cette mise en garde, à prononcer avec l’accent allemand « c’est de l’humour ». Ma grand-mère avait raison de me mettre en garde contre le second degré. Vous avez vu le talentueux « bidochon » qui en prend, de nouveau, plein la figure. Quand je dis que je cherche pourquoi les riches du XVIè arrondissement restent toujours aussi massivement sarkozystes, si j’en crois les 78 % obtenus par l’UMP, mais que je ne trouve pas la réponse… c’est ironique. Quand je suggère à Nicolas Sarkozy la bonne tactique qui lui permettrait d’être réélu… c’est en partie ironique. Quand je compare l’attitude du préfet expulseur, que son zèle maladroit a complètement pris à contre-pied, à la démission de Jean Moulin sous le régime de Pétain, c’est ironique. Evidemment. Ah, si j’étais « kerjean », comme j’écraserais sous mon mépris de fer ceux qui ont pris toutes ces assertions farceuses au pied de la lettre ! N’est-ce pas ? A propos d’humour, qu’on me permette de saluer celui d’un certain « fred » auteur de cette saillie ô combien intelligente, drolatique, profonde, originale – il faut en avoir dans la caboche pour être capable de conceptualiser et de formuler de tels traits – « quel tas de cons vous faites ! ». Je sens que je vais devoir faire un grand effort pour me mettre à niveau.
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