Ce qui est pathétique, en revanche, c’est que le Premier ministre, François Fillon, s’est senti le devoir de déclarer qu’il avait «vu» Sarkozy le 9 novembre à Berlin. Vu! Dans un cas, donc, il y avait comme une obligation de n’avoir pas vu Trotski en octobre 1917 à Moscou, dans l’autre, il y a obligation d’avoir vu Sarkozy le 9 novembre 1989, à Berlin.
Or, quelques jours plus tôt, nous avons vécu un événement étrange…
La consigne nous fut donnée, d’en haut, de nous réunir, tous ensemble, à partir d’une date fixe, au coup de sifflet en quelque sorte, sous l’égide des préfets, pour nous poser cette question existentielle «qui sommes-nous?»
Interrogation légitime, au demeurant. Je suis de ceux qui furent stigmatisés par le «boboisme soixante-huitardo-bienpensant» pour avoir estimé légitime toute aspiration à un enracinement collectif dans le terreau d’une «identité nationale». Il y a treize ans, j’ai créé un journal qui, non seulement s’appelait Marianne, mais dont le titre servait, en quelque sorte, de socle à un jaillissement du drapeau tricolore. On se faisait, à l’époque, qualifier de «lepéniste» pour moins que cela. Qu’est-ce qui fait, qu’à un certain moment, Poniatowski et Emile Zola, Alain Mimoun et Zinedine Zidane, Cherubini et Picasso, Gaston Monnerville et Aimé Césaire, ont pu se sentir Français, ou «également Français», comme Obama se sent Américain, sinon une conception républicaine, donc ouverte, non ethnique, et même anti-ethnique, de l’identité nationale.
Mais de là à décréter qu’à partir d’un lundi à 8h30 du matin, au signal, il devient obligatoire de se réunir pour s’interroger collectivement sur ce que signifie «être Français»; de là à ce que, sur ordre, tous les médias au même moment, sur toutes les ondes, sur toutes les chaînes, dans tous les quotidiens, dans tous les hebdomadaires, se sentent comme contraints d’ouvrir illico presto le dossier de «l’identité nationale», il y a une marge… Celle qui, d’ordinaire, faisait la différence entre un débat démocratique et un débat à la soviétique…
Car c’est un parfum délicieusement nostalgique d’Union Soviétique qui a flotté, ces derniers jours, sur la France. N’a-t-on pas fixé un jour, où, dans toutes les écoles, on doit lire un texte patriotique, en l’occurrence la lettre d’adieu à ses parents du jeune communiste Guy Mocquet condamné à mort par les Allemands.
A la mi-mandat de notre «cher leader», le parti majoritaire a publié la liste des «60 réformes» (certaines tout à fait opportunes, en effet) réalisées sous sa houlette éclairée: un mélange assez abracadabrantesque de choux-fleurs, de confits de canard, de chardons et de ratons laveurs, qui rappelaient un peu les statistiques «quantitatives» du vieux «Gosplan» au temps de l’URSS, l’importance n’étant pas la qualité, mais la quantité des chaussures produites dans l’année.
Bientôt on aura peut-être droit à «la journée des Marins» et à «la journée des Belles-mères»… comme là-bas!
Du coup, une initiative, qui parut d’abord quelque peu surréaliste, prend tout son sens: l’UMP, le parti unique de la droite française, a signé à Pékin un protocole d’accord avec le PC chinois, le parti unique de l’Empire du Milieu.
Mandataires de tous les pays unissez-vous!
A l’heure où le pouvoir politique s’apprête à nommer lui-même – et à démettre à l’occasion – les patrons de toutes les chaînes publiques de télévision et où l’Elysée fixe très obligeamment et très intelligemment la ligne éditoriale de certains quotidiens, au moment où les célébrations répétitives et obsessionnelles prennent, dans certains médias, le pas sur la simple recension de l’actualité, où pendant deux semaines six stations de radio différentes décident de diffuser exactement le même programme, cette façon de fêter le vingtième anniversaire de l’effondrement du communisme n’est-elle pas d’une très astucieuse originalité? Se transformer pendant quelques jours en Allemagne de l’est pour célébrer la fin de l’Allemagne de l’Est, une idée géniale!
Le président socialiste de la région Languedoc-Roussillon vient, d’ailleurs, de racheter une grande statue de Lénine: il est dans le vent!