Georges et le dragon, faut-il rester neutre ?



Georges et le dragon, faut-il rester neutre ?
Pourquoi le Conseil constitutionnel français a-t-il « carbonisé » la fameuse taxe carbone ? Parce qu’elle exonérait 90 % des plus gros pollueurs du pays. Déjà, il y a un an et demi, pour financer le RSA (revenu de solidarité active), on avait institué un impôt sur les plus-values du capital qui, à cause du bouclier fiscal, exonérait les capitalistes.

On pourrait décliner une telle innovation. Par exemple, instaurer un impôt progressif inversé, c’est-à-dire qui frapperait d’autant plus durement les rémunérations qu’elles seraient plus faibles. Ou bien une vignette que n’acquitteraient que les cyclistes et les fans du roller. Ou encore – car rien ne doit nous faire reculer – une taxe d’habitation qui ne concernerait que les SDF.

Chameaux et RER

Le député UMP et ancien ministre de la Justice, Pascal Clément, a fait scandale, y compris à droite, pour avoir déclaré que le jour où il y aurait, en France, plus de minarets que de clochers, ce ne serait plus la France. On comprend mal cet émoi. Il avait raison, cet homme.

Et, là encore, on pourrait décliner : quand à Paris on croisera dans les rues plus de pousse-pousse que de taxis, qu’on dénombrera plus de caravanes de chameaux que de RER (les chameaux étant moins souvent en grève), qu’on recensera dans nos banlieues plus de tentes de Bédouins que de HLM, la France sera-t-elle encore la France ?

Quant à manger plus de couscous que de bœuf mironton : c’est déjà le cas. Rassurons cependant monsieur Pascal Clément, le rapport minaret-clocher en France est, pour l’instant, de 40 à plus de 100.000. Si c’est inquiétant, alors l’Olympique Lyonnais ou même le Real Madrid ont toutes les raisons de redouter les progrès footballistiques de l’équipe de Conchy-les-Pots (Oise).

Qu'est-ce qu'un saint ?

Trêve de galéjade car une interrogation – ô combien douloureuse – nous assaille. Fallait-il qu’à la fin d’une décennie marquée par tant d’horreurs – tous les fanatismes, toutes les intolérances, toutes les haines ayant été dopés par cette guerre d’Irak qui apparaîtra comme la grande folie de ce début de siècle –, fallait-il donc qu’en conclusion de cette cascade de catastrophes, la démence économique faisant la courte échelle à la démence géopolitique, on nous annonce que celui qui, il y a 50 ans, bien qu’étant censé représenter l’incarnation terrestre de l’Esprit saint, refusa de choisir entre le bien et le mal, que ce pape du silence est en voie de béatification.

Qu’est-ce donc qu’un saint ? Quelqu’un qui, entre saint Georges et le dragon, ne tranche pas ? Qui, confronté aux enfants de Dieu et aux agents du diable, tient la balance égale ? Qui, entre les martyrs livrés aux lions et l’empereur Néron, reste neutre ? Qui renvoie l’enfer et le purgatoire dos à dos ?

Imagine-t-on un seul instant cela : que Pie XII, quels qu’en fussent les risques qu’il eut encourus, du haut de son trône pontifical, ait anathémisé solennellement le nazisme comme avait été précédemment anathémisé le communisme jugé « intrinsèquement pervers », promis à l’excommunication tous ceux qui collaboreraient avec les cohortes de Satan, incité tous les croyants à la résistance, au moins spirituelle et morale, fulminé une condamnation féroce du racisme criminel de masse, donné l’ordre à tous les chrétiens de refuser toute compromission avec les forces du mal et cela avec la même énergie que celle qu’il déploya pour condamner, après-guerre, les prêtres-ouvriers…

La béatification de Pie XII, une faute énorme.

Eh bien oui, dans ce cas, des millions d’hommes et de femmes qui, privés de sainte boussole, abandonnés à eux-mêmes, fermèrent les yeux, se calfeutrèrent dans le repli sur soi, hésitèrent, parfois acceptèrent passivement, justifièrent aveuglément ou même, dans certains cas fussent-ils minoritaires, s’engagèrent dans le camp du crime comme ce monseigneur Mayol de Luppé en France, et d’autres hélas, ces millions de gens de foi, flottant parce que privés de la parole de leur pasteur, auraient activement basculé du bon côté.

Et, ce faisant, ils auraient hâté l’heure de la victoire des démocraties, de la délivrance des peuples, renforcé le poids moral de l’Eglise après guerre et rendu cent fois plus difficile la mainmise du communisme sur l’Europe de l’Est.

Sans doute – outre que des dizaines de milliers de militants chrétiens et de prêtres ont été héroïques –, le souverain pontife a-t-il permis que l’on protégeât, que l’on cachât ici et là quelques Juifs. Et le pape, une fois au moins, durant l’hiver 42-43, s’émut en évoquant tous ceux qui étaient condamnés à la disparition pour des raisons raciales. Mais pas une seule fois, en revanche, il ne désigna le système, l’idéologie, le régime qui étaient à l’origine d’une telle ignominie. Pie XI avait préparé une encyclique qui condamnait le racisme nazi : Pie XII, son successeur, enterra le texte.

Il ne s’agit pas de réactiver un vieux procès. Mais de constater qu’une béatification, aujourd’hui, de la neutralité entre le bien et le mal serait une faute énorme.

Vendredi 8 Janvier 2010
Jean François Kahn