Je dois le proclamer d’emblée : je suis très fier d’être Français.
Nous sommes, reconnaissez-le, de grands innovateurs.
Déjà, dans le passé, cette trouvaille – envahir et occuper un pays pour lui apporter la liberté – ce n’est pas Bush qui a inventé ça, c’est nous ! Demandez aux Espagnols. Imaginer le principe de la guillotine pour des raisons purement philanthropiques : c’est nous ! La tête de veau sauce gribiche : c’est nous ! Intervenir militairement pour placer un Empereur autrichien à la tête du Mexique (vous voulez qu’on répète ?…), personne n’en avait jamais eu l’idée : nous si !
Certes, pour l’instauration de la République et la proclamation des droits de l’homme, on s’est fait distancer sur le fil par les Américains. Mais eux, bêtement, ils l’ont fait une fois pour toutes. Nous, et là on est très fort, on s’est payé cinq allers et retours. Et ce n’est peut-être pas fini. D’ailleurs, établir une République et à sa tête élire un roi, on n’est pas nombreux à avoir imaginé ça. Qui a inventé le Minitel, la technologie la plus éphémère de l’Histoire, l’intellectuel de gauche, les autoroutes privées et payantes ? Quel autre pays que la France peut exhiber un Bernard-Henri Lévy ? Dans quel autre un interviewer peut avoir interviewé les hommes politiques à la radio pendant 50 ans de suite comme Jean-Pierre Elkabbach ?
Et puis, contrairement aux Allemands, nous on est arrivé jusqu’à Moscou.
Donc, je suis fier d’être Français au moment où de nouveau, dans trois domaines, nous innovons radicalement.
D’abord la taxe carbone : l’impôt qui n’est pas un impôt. La taxe qui ne taxe pas. D’accord, nous allons la payer, mais, en échange, on va nous remettre un « chèque vert ». Je vous soutire 100 euros sur votre consommation de fuel domestique, mais, en échange, je vous donne 100 euros pour acheter des légumes bio. Enfin, si j’ai bien compris. Et si vous vous chauffez au fuel mais que vous ne consommez pas de légumes, ça doit être prévu.
Une idée formidable qui mérite d’être élargie, par exemple : un impôt sur la chasse, mais compensé par un chèque qui vaut réduction sur l’achat de poisson.
D’ailleurs une idée a été avancée par un parlementaire UMP : les contraventions pour stationnement interdit, a-t-il fait remarquer, sanctionnent, en réalité, un délit qu’on peut de moins en moins éviter. Un délit presque obligatoire. Donc, pourquoi ne pas les augmenter fortement, mais consacrer la recette au développement des transports en commun. Sioux ! Mais, dans ce cas, la contravention devient effectivement un impôt, et stationner là où c’est interdit devient une attitude citoyenne puisqu’elle permet le développement des transports en commun.
Idem pour la taxe carbone (et je précise que je n’y suis pas opposé). Pour être efficace, c’est-à-dire décourager effectivement la circulation dans de grosses berlines, elle doit être élevée, sans quoi elle ne décourage personne. Et si elle ne décourage personne, ce n’est plus qu’un impôt. Le produit de cette recette doit être affectée au développement des transports en commun ou de la production de voitures électriques. Mais, alors, toute personne qui roule en 4x4 devient un bienfaiteur qui permet que l’on construise des voitures électriques et qu’on améliore les réseaux de métro et de trains de banlieue. Nous, on a trouvé ça !
Autre radicale innovation : le grand emprunt Sarkozy. J’en ai approuvé l’idée. Je pensais, naïvement, que l’emprunteur savait pourquoi, et surtout pourquoi faire, il empruntait. Or, pas du tout. Une fois de plus la France innove. Car lancer, malgré l’énormité de la dette publique, un grand emprunt, faire donner le tamtam, payer grassement des cabinets de relations publiques et des agences de pub afin de recueillir une somme importante, puis, reconnaissant qu’on n’a aucune idée de l’usage qu’on pourrait faire de ce pactole, réunir une commission pour lui confier le soin de trouver une affectation au produit de cette quête : cela c’est grandiose, personne ne l’avait encore fait ! Essayez, pour voir, auprès de votre banquier.
On peut décliner la démarche : déclarer la guerre, puis demander à une commission de décider à qui. Annoncer la rupture de relations diplomatiques et une commission sera chargée de préciser avec qui. Très fort.
Troisième nouveauté : il n’a échappé à personne que notre Premier ministre s’était comme dissous. La raison en est, qu’en réalité, la France a changé de régime. Du régime semi-parlementaire, avec Premier ministre investi par le Parlement, on est passé à un régime ultra-présidentiel. Pourquoi pas ? Sauf que, pour la première fois dans toute l’Histoire de toute l’humanité, ce changement de régime s’est effectué sans qu’on l’ait annoncé, sans que les citoyens en aient été avertis, sans que les électeurs aient été consultés, sans même qu’une nouvelle Constitution ne l’officialise. La première révolution clandestine au monde !
Même Bonaparte, après le 18 Brumaire, avait fait rédiger une nouvelle Constitution soumise à référendum plébiscite. Napoléon III, après le coup d’Etat du 2 décembre, en avait fait autant et les dirigeants de la Russie avaient fait savoir à leurs administrés que le pays avait cessé d’être Soviétique. Là, on est passé d’un ancien à un nouveau régime en douce, en catimini, sans envoi de faire-part. Même pas une petite fiesta, un défilé en banlieue, un lâcher de ballons à Disneyland !
Imaginons cela : la Grande-Bretagne se transformant en République mais sans en informer personne même pas la Reine. Elle n’oserait pas. Les mangeurs de grenouilles ont osé ! Je suis très fier.