Si l’on en croit les sondages, on assisterait en Grande-Bretagne à une véritable révolution institutionnelle. Pour la énième fois, comme pour la course Oxford-Cambridge sur la Tamise, on se demandait qui l’emporterait aux élections prochaines des conservateurs ou des travaillistes, c’est-à-dire de la vraie droite ou de la fausse gauche. Or, véritable coup de tonnerre, c’est un tiers parti, porteur d’une troisième voie, qui pourrait mettre tout le monde d’accord, les libéraux démocrates (LibDem) de Nick Clegg.
Si ces prédictions, encore fragiles, se réalisent, François Bayrou aussi bien qu’Hervé Morin ou autre Jean-Louis Borloo en tireront argument et les médias parleront d’un succès « centriste ».
Ils auront tort.
Certes, le parti libéral démocrate anglais est, à l’origine, le fruit d’une fusion entre les libéraux (la gauche du XIXè siècle) qui refusèrent de basculer à droite et les « réformistes » qui quittèrent le Parti Travailliste jugé par eux, alors (c’était avant Tony Blair), trop archéo-étatiste. En cela, en effet, ils se positionnèrent, d’une certaine manière, au centre.
Mais, loin de se réduire à ce positionnement, de se contenter d’une posture niniste – ni la droite, ni la gauche – ou de s’identifier à un leader charismatique plutôt qu’à un projet, il affina et affirma sa propre doctrine dont la spécificité devint son image de marque. Le discours des « LibDem » (auquel personnellement, je le précise, je n’adhère pas) ne se situe pas « au milieu », un peu de ceci et un peu de cela, un mi-chemin, dans un « entre-deux », mais ailleurs ou autre part. (En France, il apparaîtrait plus à droite que l’UMP sur certains sujets et plus à gauche que le PS sur d’autres). En cela, ce discours, parce que radicalement original, a conféré à ce tiers parti une authentique identité. (Rien à voir, donc, avec le centrisme à la Hervé Morin qui s’est toujours voulu appendice de la droite, comme les radicaux de gauche se sont affirmés en appendice du PS). Indépendance d’autant plus remarquable que le système institutionnel anglais, avec son scrutin à un tour, est encore plus bipolaire que le système français.
Pas « centriste »… disais-je, au sens où nous l’entendons chez nous. La preuve ? Quand le Parti Travailliste de Tony Blair et de Gordon Brown (dont se réclamait l’aile social-démocrate du PS français et que nos médias de gauche présentèrent longtemps comme l’archétype de la modernité) se convertit totalement, y compris en matière sociale, au modèle néolibéral, s’aligna sur George Bush et s’engagea avec zèle dans la guerre d’Irak, les « LibDem », privilégiant non leur positionnement mais leur projet, n’eurent aucun complexe à s’installer solidement sur la gauche du « New Labour » : le parti milita contre la guerre d’Irak, stigmatisa une politique blairiste qui exacerbait toutes les fractures sociales et défendu les libertés publiques mises à mal sous prétexte de lutte anti-terroriste.
C’est de cette cohérence-là, c’est de ce refus de se recroqueviller, soit sur un positionnement topographique, soit sur le culte d’un chef, que le Parti Libéral anglais (qui lui, il est vrai, n’a pas été constamment subverti par les trahisons) récolte aujourd’hui les fruits.
Les choix qui s’imposent ne se situent quasiment jamais au milieu.
Entre deux erreurs, le milieu ne peut être qu’une synthèse d’erreur. Le milieu, entre deux sens interdits, est un non-sens.
Entre le résistant et le SS, entre le stalinien et l’anti-stalinien, entre le pouvoir personnel et la République, entre l’oppression et la libération, la vérité ne s’ancre pas au milieu. Jamais. (Et j’ai l’impression que la majorité des internautes, ici, sont sur cette ligne). Il arrive, il arrive souvent, qu’elle se situe, cette vérité, autre part, en avant ; que la solution soit réinventée, qu’une autre alternative soit à imaginer et à élaborer.
A cet égard, je reconnais que j’ai commis une erreur de communication ou de formulation. Pour dépasser une bipolarité asphyxiante tout en rejetant l’idéologie de l’entre-deux, j’ai développé le concept de « centrisme révolutionnaire » qui, pris au pied de la lettre, correspond effectivement à ma ligne de réflexion : pour faire simple, refus de la centralité de l’Etat bureaucratique, ce Léviathan ; refus de la centralité de l’argent dont l’arme fatale, le profit, vitrifie toutes les potentialités et nécessité de recomposer, de façon forcément révolutionnaire, notre mode de société, autour d’une autre centralité, celle de l’humain conçue comme synthèse de l’individu et du collectif.
Or, quand je m’explique hors de France, cela est entendu. Compris. En France, compte tenu d’un apriorisme (et d’un simplisme) médiatique finalement insurmontable, l’expression est comprise comme un oxymore : centrisme mou du juste milieu et de l’entre-deux d’un côté, appel au soulèvement armé et à l’érection de barricades de l’autre.
Je suis donc placé devant l’obligation de redéfinir ce sur quoi il convient de fonder une alternative. Heureux les Anglais qui n’ont pas ce problème.