C’est un concept intéressant et nouveau : pour marquer votre approbation de la politique d’un président, il ne faut pas voter pour lui, mieux vaut vous abstenir. C’est plus efficace. C’est du moins ce que, depuis 48 heures, les caciques du sarkozysme nous répètent en boucle.
Donc, le fait que 53 % des Français se soient abstenus aux élections régionales, prouve qu’il n’y a pas eu de vote sanction. Au contraire. Les abstentionnistes sont, en réalité, des sarkozystes enthousiastes mais endormis ; des sarkolâtres ravis mais latents ; des sarkophones inconditionnels mais étourdis. Ils ne se sont abstenus que pour une seule raison : parce que Nicolas, qu’ils idolâtrent, n’était pas candidat. Lui ou rien ! Ils n’allaient tout de même pas se déranger pour ses chaouchs. N’est-il pas le premier à claironner qu’ils sont nuls et à les traiter comme de la crotte de bique. D’ailleurs, puisque « notre bon maître » multiplie les ouvertures à gauche, pourquoi ses sujets ne feraient-ils pas comme lui à l’occasion de régionales ? A chaque nomination, sa majesté préfère choisir un socialiste, et bien, eux aussi ! Il prend Kouchner, ils prennent Huchon.
En plus, le président - notre grand président – a décidé de mettre à bas le pouvoir régional, de recentraliser rue Saint-Honoré les espaces de décision. Donc, on suit, en quelque sorte, ses consignes : on ne vote pas. On boycotte les petits barons qui font de l’ombre au grand monarque. Il n’y a que lui, pas question de mettre dans l’urne un autre bulletin que celui qui sacralise son nom glorieux.
En conséquence, dimanche, 53 % des Français ont, en s’abstenant, rendu un hommage vibrant au chef de l’Etat. La France qui, un dimanche matin, refuse massivement de se lever, c’est son triomphe ! D’ailleurs, écoutez ce que claironnent tous les cuivres de son orchestre : « abstentionnistes, vous avez, au premier tour, en restant chez vous, démontré votre amour de notre souverain, au second tour, confirmez votre attachement en sortant, cette fois, de chez vous ».
Mais s’ils sortaient réellement de chez eux ces abstentionnistes ? Et bien, s’ils sortaient, la surprise pourrait être considérable en effet. Mais pas au sens où les porte-paroles du parti dit « majoritaire », relayés par les médias, l’entendent.
Quelle est la tranche d’âge où le vote est le plus contestataire ? Les moins de 25 ans. Ils se sont abstenus à 65 %.
Quelle est la catégorie sociale dont l’humeur, aujourd’hui, est la plus à l’exaspération ? Les ouvriers. Ils se sont abstenus à 68 %.
Quels sont les espaces où l’on a le moins voté Sarkozy en 2007 ? Les banlieues populaires. Elles se sont abstenues à 62 %.
Quelques chiffres : Roubaix, 72 % d’abstention ; Sarcelles, 72 % ; Clichy, 71 % ; Villiers-le-Bel, 69 % ; les quartiers les plus populaires de Bobigny, 75 % et de Villeneuve-Saint-Georges, 73 %.
Si ces gens votaient, ils voteraient quoi ? UMP, vous croyez vraiment ?
Où le parti présidentiel a-t-il enregistré les moins bons scores ? Justement là où l’on a le plus voté (Haute-Vienne, Aude, Creuse, Corse, Côtes d’Armor, Gard, etc). Et les meilleurs ? Là où l’on s’est le plus abstenu, comme en Ile-de-France.
L’abstention a d’abord été l’expression d’un dégoût et d’une désespérance. Elle ne dit rien et elle dit tout à la fois. D’un côté, elle nie elle-même ce qu’elle exprime. D’où son inutilité. Mais, de l’autre, elle exprime, d’une certaine manière, tout ce qu’elle nie. D’où l’utilité de l’entendre.
Aubry triomphatrice. Vraiment ?
Martine Aubry a-t-elle vraiment toutes les raisons de pavoiser ? Ou, plus exactement, les médias ont-ils raison de tant l’héroïser après l’avoir tant, et parfois injustement, dénigrée. La maire de Lille a d’incontestables qualités, Le PS, qu’elle dirige, s’est remis en ordre de bataille et a remporté une incontestable victoire qui sera amplifiée dimanche (je parie que l’écart gauche/UMP sera d’environ 20 points). Mais, ce sont les présidents socialistes sortants qui ont été, soit plébiscités, soit préférés « par défaut », et la plupart ne se situaient pas dans la mouvance aubryste. Un cas emblématique : Ségolène Royal en Poitou-Charentes, région que sa sociologie devrait positionner au centre-droit, a obtenu 39 % des suffrages au premier tour. Dans le Nord, en revanche, région ancrée à gauche et à population ouvrière, et dont, surtout, la star est précisément Martine Aubry, le PS n’a fait que 27 % et l’abstention a été massive. A Lens, fief socialiste du Pas-de-Calais, 62 % d’abstention et 21 % au Front National. A Vitrolles, municipalité socialiste, à peu près les mêmes chiffres. Triomphe socialiste ?
D’une façon générale, la véritable grève des urnes observée par les couches sociales les plus populaires, la nette remontée du Front National sur des terres traditionnellement acquises à la gauche (Nord-Pas-de-Calais justement, mais aussi Somme, Aisne, Bouches-du-Rhône, Gard, etc.), montrent que si le PS a réussi à mettre dans sa poche une grande partie des classes moyennes, il désespère toujours autant, sinon plus, son ancien électorat populaire. Les cités et les ex-places fortes ouvrières, qui avaient voté Ségolène Royal en 2007, ont fait grève cette fois-ci.
Surtout, en Languedoc-Roussillon, il y avait un duel qui opposait un anti-aubryste caricatural – Georges Frêche - à une liste aubryste emblématique à qui la secrétaire générale était venue en personne donner l’imprimatur. Or, le verdict est sans appel : 35 à 7.
Et puis – excusez-moi de me répéter -, quand Martine Aubry, au lieu de mettre l’accent sur l’emploi, les inégalités sociales, l’insécurité qui frappe en priorité les plus fragiles et les plus pauvres, la montée de la misère, l’alternative à un modèle de société moribond, a mis elle-même en avant la question de l’immigration (régulation de tous les sans-papiers), l’identité nationale pour affirmer qu’il était « ignoble » d’en débattre et le droit des couples homosexuels à l’adoption, n’a-t-elle pas contribué à la remontée du Front National ? Quant au « PS orthodoxe » n’a-t-il pas nourri l’abstention en acceptant qu’un traité constitutionnel européen, repoussé par les Français (et je le dis, bien qu’ayant moi-même voté « oui »), ait finalement été adopté en catimini sans consultation des électeurs ? Une forfaiture démocratique !
Sondage
Le PS, au premier tour des régionales, a devancé l’UMP de trois points. Mais, il s’est trouvé un institut de sondage pour placer jusqu’au bout l’UMP en tête. Lequel ? OpinionWay. Celui-là, précisément, qui a été épinglé par la cour des comptes pour son contrat avec la société du conseiller de l’Elysée Patrick Besson. Comme par hasard.