Pourquoi faut-il, de nouveau, que l’un des pays les plus pauvres du monde, victime des plus oppressives et burlesques dictatures du monde, ravagé par les plus féroces guerres intestines du monde, soit encore la cible des pires catastrophes du XXIème siècle ?
Frappée par tous les malheurs de la terre, l’île d’Haïti fait, sinon douter de l’existence de Dieu, au moins de celle de la sagesse de la divine providence. Le Christ s’est arrêté avant Haïti. Aucun autre pays n’a été sans doute plus marqué par un héroïsme toujours recommencé et un drame permanent que cette petite nation : fulgurances de créativités artistiques et littéraires et de tragédies épouvantables de toutes natures. Comme une sorte d’acharnement du destin.
D’emblée, après la découverte par Christophe Colomb, l’ensemble des habitants du territoire, des Indiens Arawaks et Caraïbes, furent massacrés. Eradiqués. Il y avait, estime-t-on, un million d’habitants. 50 ans plus tard, ils n’étaient plus que 60 000. Tueries, épidémies, travail forcé… C’est l’ampleur de cette tragédie qui contribua d’ailleurs à sauver les natifs des pays d’Amérique Latine, car elle provoqua l’indignation et l’activisme anti-esclavagiste de Bartolomé de Las Casas, ce prêtre dominicain, qui dénonça les pratiques des colons espagnols et défendît les droits des Indigènes en Amérique. Mais, à Haïti, c’était trop tard. Une fois les habitants exterminés, puisqu’il n’y avait plus personne pour cultiver la terre, ce qui provoqua un retard économique considérable, il fallut, autre innovation, faire appel à des esclaves noirs d’abord raflés à la Jamaïque. Cette nouvelle forme d’esclavagisme commença donc là.
En 1586, Haïti, qui s’appelle alors Hispaniola, est ravagée par la flotte de l’amiral anglais Drake. En 1638, elle est de nouveau dévastée par les pirates et les boucaniers de l’île de la Tortue appuyés, en sous-main, par la France.
Peu à peu, les Français s’installent dans la partie occidentale. Ils confient les terres à une aristocratie de planteurs créoles. Bientôt, on compte 500 000 esclaves pour une population de 600 000. Record absolu. Dans la seule année 1787, on importe 60 000 esclaves. Le « Code Noir », pourtant assez laxiste, n’est pas respecté. Un planteur nommé Le Jeune fait scandale parce qu’il a tendance à assassiner ses esclaves comme on tue les mouches.
D’où des révoltes en série.
En 1790, ce sont les petits colons qui s’agitent en faveur de l’autonomie. En 1789, ces planteurs blancs adhèrent avec enthousiasme à la Révolution. En réaction, les mulâtres choisissent la cause royale, tandis que les créoles mettent en avant des revendications sociales. En résulte un embrouillamini de rébellions, de contre rébellions et de rébellions dans les rébellions. Ce chaos finit par encourager un soulèvement général des esclaves noirs dont personne ne semblait, jusqu’alors, se soucier.
En 1791, Toussaint Louverture, admirateur de la Révolution française, prend la tête des rebelles. Trois ans plus tard, en 1794, les esclaves révoltés sont maîtres de l’île et tiennent tête à une armée anglaise envoyée en renfort pour les écraser. En 1802, Bonaparte, qui a rétabli l’esclavage, envoie 20 000 hommes commandés par le général Leclerc pour reconquérir l’île. Toussaint Louverture, trahi, est fait prisonnier par surprise. Amené prisonnier en France, on l’y fera mourir à petit feu. Un lieutenant de Toussaint Louverture, Dessalines, prend alors la tête de la résistance. Guerre atroce, implacable, désolatrice. Horreur contre horreur. Pas de pitié. Les Français battus doivent évacuer l’île. Mais ces quinze années d’affrontements sauvages ont tout détruit, les hommes et les terres, en partie les cœurs. Haïti a fait un bond en arrière d’un siècle. En 1804 naît, officiellement, le premier pays indépendant créé par des esclaves révoltés.
Hélas, Dessalines finit par se faire nommer empereur sous le nom de Jacques 1er. La France exige l’indemnisation des propriétaires d’esclaves. Ce qui ne contribue pas à améliorer la situation financière du pays. Une nouvelle rébellion populaire éclate contre Dessalines conduite par ses anciens lieutenants. En particulier Christophe, ancien esclave, révolutionnaire républicain radical, qui, une fois Dessalines renversé et assassiné, s’empare du pouvoir et se fait lui aussi nommer roi sous le nom d’Henri 1er. Obsédé par l’image de Napoléon, retranché à Cap Haïtien qu’il fait fortifier et défendre par des canons datant du XVIème siècle, il reconstitue un ordre féodal et crée une nouvelle noblesse caractérisée par des titres étranges tels que « duc de la Marmelade ». Le roi tient absolument à publier, à l’exemple du Code Napoléon, son propre Code Henri. Après douze ans de pouvoir, abandonné de tous, il se suicide avec un pistolet dans lequel il n’avait gardé qu’une seule balle. En or. Le grand Aimé Césaire lui consacrera une pièce admirable « Le roi Christophe ».
Après Christophe, Pétion s’empare des rênes du pouvoir et constitue une République dans le sud de l’île, la première république noire du monde. Pétion, fils d’un colon et d’une mulâtresse, a été officier dans l’armée française. D’abord hostile à la révolte des esclaves, il a même servi dans l’armée d’invasion du général Leclerc mais, outré par la trahison dont a été victime Toussaint Louverture, il est passé du côté des insurgés. Il choisit de porter le nom de Pétion, c’est-à-dire celui d’un révolutionnaire Girondin français considéré comme un « ami des noirs ». C’est lui, Pétion, qui soutiendra les mouvements anti-colonialistes d’Amérique Latine et, surtout, armera les premières petites troupes du vénézuélien Simon Bolivar. Pétion disparu, la guerre civile rebondit.
Le pays est réunifié en 1822. Nouvelle révolution contre le pouvoir en 1843 et nouvelle sécession de la partie orientale qui deviendra Saint-Domingue. La jacquerie dite des « piquets » éclate. D’abord libérale, puis de plus en plus sociale, impitoyable, terrible, elle est écrasée dans le sang. L’Etat d’Haïti proprement dit se constitue à l’ouest de l’île puis devient de nouveau un empire avec un certain Soulouque qui, à son tour, se fait nommer empereur sous le nom de Faustin 1er. La population rechigne, il répond par la terreur. D’où une nouvelle insurrection, puis une nouvelle révolution. Soulouque est renversé, la République restaurée en 1859. Mais le pays a sombré dans l’anarchie, ce qui a provoqué une déforestation sauvage (on ne protège pas les hommes, encore moins les arbres) à laquelle il faut ajouter les ravages effroyables de l’érosion. Des espaces entiers, considérés comme des jardins fertiles, ressemblent alors, et ressemblent encore, à des surfaces lunaires.
Six présidents, ensuite, sont renversés tour à tour, dont trois sont assassinés. Insurrections, révolutions et guerres civiles en série. Opposition de plus en plus sanglante entre noirs et mulâtres. En 1860, nouvelle jacquerie rurale écrasée dans le sang. Les mulâtres dominent finalement l’île et développent des rapports privilégiés avec la France.
Mais une émeute destructrice à Port-au-Prince, en 1915, une de plus, provoque une intervention des Etats-Unis. L’île est occupée pendant vingt ans. Elle sera d’ailleurs dotée d’une constitution rédigée par un certain Franklin Roosevelt qui deviendra président des Etats-Unis. L’occupation suscite, évidemment, des révoltes et, en particulier, l’insurrection des « Cocas » dirigée par Charlemagne Perrault. 15 000 rebelles tués. Créations de camps de concentration.
Et ça continue. 1946, coup d’Etat. 1950, coup d’Etat. 1956, coup d’Etat. 1957, prise de pouvoir par Duvalier qui s’appuie sur la majorité noire contre les mulâtres et les créoles. Création des Tontons Macoutes. Réhabilitation du culte vaudou. Nouvelles répressions, nouvelles persécutions.
Résultat ? Un processus d’apauvrissement continue. Haïti est l’un des rares pays au monde dont la production agricole est inférieure de moitié à ce qu’elle était au XVIIIè siècle avec huit fois plus de population. 65 % des enfants sont non scolarisés. La route principale qui allait de Port-au-Prince à Cap Haïtien, il y a 30 ans, n’était pas praticable. Oui, pourquoi faut-il qu’une des plus généreuses, chaleureuses, courageuses, avant-gardistes population de la planète soit, justement, celle sur laquelle un destin implacable s’acharne ?