Oui, c’est vrai : si, demain, il fallait choisir entre Sarkozy, Aubry et Bayrou, trois partisans du « oui » au référendum européen, Marine Le Pen raflerait une grande partie des votes nonistes bafoués (votes nonistse dont je ne fus pas, je le rappelle, mais dont je n’estime pas moins qu’ils furent bafoués).
Mais s’il n’y avait que cela…
Pas de jour sans que la bien pensance gaucho-médiatique (je devrais presque dire centristo-gaucho-médiatique) n’apporte un peu plus de flotte au moulin de l’extrême droite.
L’affaire Zemmour, par exemple. C’est d’ailleurs curieux : la star audiovisuelle a déclaré qu’il était quasi honteux qu’un enfant français ne porte pas un prénom français. Inadmissible. Mérite deux claques (je n’ai pas dit un procès, j’ai dit deux claques).
En revanche, si je rappelle qu’à New York, dans les années 20, il y avait plus d’Américains d’origine sicilienne que d’origine bavaroise dans la mafia, dois-je être traîné en justice pour racisme ? La « French Connection » était-il un film raciste ? La dénonciation par feu Poniatowski de la mainmise d’un clan corse sur le RPR, eut-il mérité une mise en examen pour racisme ? Faut-il souhaiter que soit traînée devant les tribunaux toute évocation d'une mafia russe, tchétchène ou d’une filière colombienne ?
Bien sûr qu’en prison (j’y ai fait des conférences et le constat est évident) il y a plus d’individus de confession musulmane que de confession protestante. Et, en Irlande du Nord, d’ailleurs, il y a plus de délinquants catholiques – c’est un fait – que de délinquants protestants. Ce n’est pas le fait de le dire qui est en soi criminel (surtout en réponse à quelqu’un qui accuse les policiers de pratiquer des contrôles racistes au faciès) mais, comme l’a très bien expliqué un internaute intervenant sur ce forum, le fait d’extraire cette réalité factuelle et incontestable de son contexte économico-social (universelle et de tous les temps, les « Français » pouvant fort bien, en d’autres occasions, constituer, dans un pays où ils représenteraient une minorité marginalisée ou exploitée, une population dans laquelle recruteraient les gangs, comme un temps le furent les juifs orientaux d’Israël).
Donc, à la suite de cette saillie zemmourienne, levée de boucliers et appel au bras séculier. Mais, dans son dernier livre, l’éloge de la France des dictatures impérialistes, cela est passé apparemment comme une lettre à la poste.
On s’étonne de la résurrection du Front National ? On s’étonnera, demain, de sa montée en puissance ?
Mais (et je développe largement ce constat dans le « bloc-notes » que publiera Marianne samedi), à quoi a-t-on assisté ces derniers mois ? Pas une semaine sans qu’une bronca inquisitoriale ne prenne obsessionnellement et compulsivement pour cible un « dérapage » comme ils disent, c’est-à-dire une vanne, une saillie, une brève de comptoir, un rot phraséologique, un hoquet verbal douteux, une assertion pétomaniaque. Une sottise ? Racisme ! Une stupidité ? Racisme ! Un à peu près lourdingue ? Racisme ! Un « mal dit » par incontinence grammaticale ? Racisme ! Parce qu’on n’a plus le droit d’être con ? Ni médiocre ? Ni simplet ? Parce qu’on n’a plus le droit de s’exprimer laborieusement ou maladroitement ? Ou, beaucoup plus gravement, de ne pas penser comme il faut et de s’exprimer avec les mots qu’il ne faut pas.
« Dérapage », c’est d’ailleurs un aveu. Sortie de route. « Dérive », disent-ils encore. Franchissement de la ligne jaune. La même intolérance normative s’exprimait hier à travers un autre mot, déviationnisme ! Ajoutez-y l’accusation de « populisme », et c’est le pompon.
Quoi ? Vous vous exprimez comme s’exprime un homme du peuple ou, pire, comme si vous cherchiez à être compris par les hommes et les femmes du peuple, peut-être même - horreur ! – comme si vous espériez séduire le peuple ? Comment qualifient-ils ces sales tentatives ? Vous avez remarqué, de « nauséabondes » ! Un aveu, parce que le peuple sent mauvais. Il pue. Chirac l’avait dit à propos des immigrés, c’est une question d’odeur.
Le lancement saugrenu d’un débat étatisé sur « l’identité nationale » sponsorisé par des préfets à casquettes de flics (mais débat promotionné et porté par tous les médias, rappelons-le), a, certes, contribué à remplumer l’extrême droite d’autant qu’aussitôt qu’il a tourné vinaigre, on l’a interrompu (double cadeau !).
Mais que dire des appels à y mettre fin parce qu’il donnait lieu… vous devenez la suite… à des « dérapages ». Un débat qui ne doit jamais s’écarter de la partition ou du texte officiel, ce n’est pas un débat, c’est un concert, ou une représentation théâtrale. Voire une messe où l’on chante des cantiques liturgiques. Vous imaginez ce que peut être la réaction de ce peuple qui « ne sent pas bon », que l’on invite à débattre de la nature de son identité, mais à qui on explique que s’il exprime à sa façon, avec ses mots, ses angoisses, ses doutes, ses contradictions et ses ambiguïtés, aussitôt, clic-clac, on coupera la retransmission ; on débranchera le micro. Et qui, presque chaque jour, entend exiger, par le tribunal autoproclamé de la bien pensance de gauche, la démission, la radiation, l’excommunication, la relégation, l’ostracisation, la purification, la mise en quarantaine, la mise en examen, l’exorcisme, voire l’incarcération de personnes « vues à la télé » dont le crime consista à déclarer, par étourderie, ce que, en son sein, au café du coin, au cours du déjeuner dominical ou du dîner annuel des Amis du club de rugby, entre Marcel, Dédé, Rachid et Mamadou, on dégoise communément sans y voir à mal.
Alors oui, l’impression est, non pas exprimée, mais intériorisée, non seulement que les gars d’en bas sont écrasés sous les exclusions fulminées par les types d’en haut, mais, qu’en outre, le haut dispose, pour exclure ce bas, d’une véritable Gestapo de la parole, sinon de la pensée.
On ne l’a pas assez souligné : à Gandrange, en Lorraine, en pleine zone sidérurgique martyrisée, fief de la CGT, là où Sarkozy était venu rouler les salariés dans la farine, les abstentions et les votes FN ont été records.
S’en étonner ?
Quand les inégalités sociales atteignent des ampleurs dignes de l’ancien régime, quand les oligarchies imposent leurs lois d’airain, quand l’absolutisme de la richesse se nourrit de l’extension de toutes les misères, quand l’implacable insécurité néolibérale casse les hommes avec des outils, brise les âmes avec les corps, quand un néo-esclavagisme migratoire sert à remettre en cause, peu à peu, les acquis sociaux, quand la délinquance financière quasi institutionnalisée génère partout des délinquances dérivées, étonnez-vous que l’extrême droite gagne du terrain ?
Nouvelles du front : rien ne va plus entre Nicolas Sarkozy et François Fillon.
Après que, mardi, le Premier ministre ait eu droit à une standing ovation de la part des députés UMP, Sarko, révèle Le Figaro « a piqué une crise ». Donc, hurlé et tapé des pieds. Fillon, lui, déprime complètement : il voulait obtenir du Parlement un vote de confiance. Non, a dit Sarko. Remanier son gouvernement en profondeur. Non, a dit Sarko. Démissionner pour être réinvesti. Non, a dit Sarko. Il ne voulait pas de François Baroin comme ministre. Si, a dit Sarko. Et, en prime, Sarko lui a interdit d’intervenir le soir de sa propre intervention, comme prévu, sur TF1. Le Premier ministre n’allait tout de même pas bénéficier d’un « 20 heures » quand le chef de l’Etat, soi-même, n’avait parlé qu’à l’heure où seuls les retraités sont devant leur télévision.
Hortefeux, lui, est rentré dans le chou de Jean-François Copé qui ne se sent plus. Balkany a insulté Devedjian en le rendant responsable de la débâcle dans les Hauts-de-Seine (ce Balkany est-il le même que le ripou qui conseilla à Sarkozy de nommer son fils à la présidence de l’Epad et lui fit ainsi perdre d’un coup sept points dans les sondages ?). Deux députés UMP ont demandé une loi pour interdire les triangulaires lors des élections, avant que d’autres proposent sans doute une loi pour interdire les élections. Le prix du gaz a augmenté de plus de 9 %. L’annonce a été faite après le scrutin, pas avant. Ce gaz qui ne serait jamais privatisé, « croix de bois, croix de fer », avait juré un ministre de l’Economie prénommé Nicolas. Il le fut. Ça coûte déjà 9 %.
Les télécommunications aussi ont été privatisées. Apparemment, ça n’a pas rendu l’entreprise beaucoup plus humaine.
La secrétaire d’Etat, Chantal Jouanno, a accusé le Medef d’avoir eu la peau de la taxe carbone. Tout le monde le sait, mais on lui avait demandé de ne pas le dire. Elle a bouffé la consigne. Villepin, lui, adopte par rapport à Sarkozy la posture qui était celle de Sarkozy par rapport à Chirac. C’est dire que c’est scandaleux. Désormais, donc, Sarko s’appellera « Hier » (d’ailleurs, le directeur du Monde lui taille un costard) et Villepin tentera de se faire appeler « Demain ».
Quant au Figaro, il écrit à propos du chef de l’Etat « il est revenu à l’essentiel : la mise en scène ». Surtout, il a tout compris, notre chef de l’Etat : puisque la France a voté à gauche, à droite toute. Logique.
On aurait besoin d’un Saint Simon pour nous raconter tout cela.