Le déficit de nos finances publiques s’est encore aggravé le mois dernier. En conséquence, la dette de la France s’est un peu plus creusée. A ce rythme, elle pourrait représenter, en 2012, 100 % de notre PIB. Or, remarque Yves de Kerdrel dans sa chronique talentueusement néolibérale du Figaro, la dernière fois que notre pays a connu une telle situation c’était… en 1788.
Ajouterais-je l’affaire Proglio et la résurrection d’une noblesse de robe, les rentes de situation prenant le relais des charges héréditaires, la remise en cause de l’égalité fiscale, l’arrogance renouvelée des privilèges, un projet de réforme électorale pour les élections régionales qui revient à voter non par tête, mais par ordre.
Tout cela m’incite à déclencher, un instant, la machine à remonter le temps.
*
C’est en février 1787 que, pour la première fois, le mot déficit claque comme un coup de fouet. Charles Alexandre de Calonne (qui, officiellement contrôleur général des finances, fait en réalité office de chef de gouvernement) ouvre ce jour-là ce qu’on appelle « l’Assemblée des notables ».
Au fond, Nicolas Sarkozy pourrait prendre pour modèle cet ambitieux de talent résolument pragmatique. Brillant sujet, bon administrateur, Calonne est peu à peu devenu une star des conservateurs, un champion du parti de l’aristocratie et de la cour, en s’affichant solidaire de ceux qui, pour défendre leurs privilèges, ont tour à tour eu la peau de ses prédécesseurs « aventuristes », Turgot puis Necker, considérés par eux comme de véritables « gauchistes ». C’est, d’ailleurs, sous la pression du « parti de la cour » que Louis XVI en a fait le nouvel homme fort de la monarchie.
La situation française est alors catastrophique, mais on se contente d’admettre qu’elle n’est pas très bonne. La première idée de Calonne est d’une simplicité antique : dépenser plus pour gagner plus. Autrement dit, on multiplie les générosités en faveur des puissants, on éblouit les riches par des libéralités dispendieuses, on multiplie les pensions et les rentes, on graisse la patte des gens influents, gazettes comprises. On espère ainsi « rétablir la confiance », ce qui relancera les affaires et permettra de contracter des emprunts à meilleur compte.
Résultat ? Les caisses de l’Etat, transformées en panier percé, se retrouvent à sec.
Lucide, Calonne, qui peu à peu prend la dimension du mal français (ou, plutôt, du mal de la monarchie française telle qu’héritée de Louis XIV), décide soudain de changer de cap, de brûler ce qu’il avait adoré : on va faire la politique de ceux qu’on a contribué à renverser, justement parce qu’on leur reprochait de vouloir faire cette politique.
D’où la décision, cautionnée par Louis XVI, de réunir une « Assemblée de notables » pour lui faire avaliser quelques remèdes de cheval. Calonne en est désormais convaincu : si l’on veut éviter la grande réforme, avec un R, celle qui remettrait en cause de système absolutiste lui-même, il faut en annoncer, à jet continu, des petites.
En fait, il eut été plus logique de réunir les « Etats Généraux ». Mais comme la monarchie est devenue rétive à tout ce qui distille une effluve démocratique et qu’elle ne supporte pas les parlements réputés mauvais coucheurs, on a préféré réunir une « commission » dont les membres, des « notables », sont nommés par le monarque auxquels on adjoindra, pour complaire à l’opinion, quelque Lang, quelque Rocard. C’est devant cette assemblée que Calonne révèle l’étendue du désastre.
*
Déficit. Le mot est lancé comme une provocation. Il signifie quoi ? Que les recettes de l’Etat s’élèvent, chaque année, à 475 millions de livres quand les dépenses dépassent, elles, 600 millions de livres ; que ce déficit ne dépassait pas 37 millions de livres à la fin 1776 et que, depuis cette époque, on a emprunté 1 milliard 250 millions de livres ; que les dépenses de la cour, les cadeaux distribués aux courtisans, les pensions versées aux affidés de la monarchie, les gaspillages d’apparat, de prestige et de gloriole, battent tous les records.
Ces révélations s’abattent sur cette assemblée comme plusieurs tonnes de glace. La suite la consterne.
Pourquoi en est-on arrivé là ? Parce qu’on ne peut pas augmenter les taxes qui frappent un peuple déjà outrageusement pressuré, mais qu’on s’interdit de faire payer les riches. Il faut donc, ose suggérer Calonne, à la fois s’attaquer aux abus (les privilèges les plus choquants qui, à l’époque, ne sont pas encore les bonus des traders, les super revenus des princes du CAC 40 ou les niches fiscales) et envisager d’élargir l’assiette de l’impôt en y astreignant les nobles – grâce à l’impôt foncier – et le haut clergé. Plus de bouclier fiscal !
Excellente attention. Calonne, homme de communication avant tout, fait d’ailleurs lui-même rédiger par son cabinet des articles de réactions enthousiastes qu’il envoie aux journaux contrôlés par le pouvoir, Le Journal de Paris et Le Mercure. Un instant l’opinion, en effet, veut y croire.
Et pourtant, cette dernière chance se soldera par un fiasco. Pourquoi ?
D’abord parce que ce n’était pas jouable. Calonne n’avait pas, comme on dirait aujourd’hui, la majorité de ses velléités. Comment une assemblée constituée à 80 % de privilégiés, ou de leurs représentants, pouvait-elle souscrire à l’annonce d’un rabotage des privilèges ? Elle s’insurgea en effet et rappela à Calonne qu’il avait, plus que quiconque, contribué à l’aggravation des déficits (plus qu’un doublement en trois ans), tout en graissant allègrement la patte de ceux de son clan qu’on appelle, la crise étant devenue flagrante, des « nantis ». Talleyrand, qui soutient pourtant Calonne, regrette une politique de « coups », qu’on qualifierait aujourd’hui de « médiatiques ». Tout pour la com en quelque sorte. Et puis où est la cohérence, la finalité ? Le grand spécialiste de Calonne, Robert Lacour-Gayet, a pu écrire : « son passage aux affaires illustre l’impuissance d’un gouvernement à obtenir des résultats effectifs lorsque ses décisions techniques, fussent-elles excellentes, ne sont pas encadrées dans une politique d’ensemble ». Vous avez dit pragmatisme ?
Calonne a perdu à droite les soutiens que le système ne lui permet pas de gagner à gauche. Louis XVI, travailler au corps par le parti de la cour, le licencie comme on chasse un cauchemar. Il devient un pestiféré. On relance la course aux emprunts, de plus en plus onéreux. Et la dette va, en effet, représenter 100 % des richesses nationales.
*
Lointaine époque sans doute. Et, en même temps, si proche. Le premier personnage de l’Etat, le roi, s’est quasiment porté partie civile en justice contre l’ancien numéro deux, le cardinal de Rohan. Le pouvoir contrôle les gazettes officielles, mais des libelles anonymes, incontrôlables, eux, – Internet, déjà ? - fleurissent qui traînent tout ce qui incarne l’autorité dans la boue et, en particulier, la reine accusée de « coucher » avec ses favorites, Yolande de Polignac et la princesse de Lamballe. Le monarque mène sa propre diplomatie sans même en informer son ministre des Affaires étrangères. C’est ce qu’on appelle le « secret du roi ». Tout le monde, ou presque, est mécontent, mais il n’y a pas d’opposition crédible. Celle-ci est représentée, d’un côté par un prince de la famille royale, le duc d’Orléans – une sorte de Villepin ou de Copé -, de l’autre par des assemblées régionales représentant des notables locaux. Le roi, qui en dernière analyse décide de tout, se rend en Normandie suivi d’une escorte nombreuse et dans un déploiement de forces de sécurité considérable. L’ordre règne, pourtant, même si, ici ou là, des travailleurs manuels s’assemblent ou font grève pour protester contre leurs trop bas salaires. Ainsi, à Lyon, où l’on pend trois meneurs.
Un libraire parisien nommé Ruault écrit à l’un de ses amis : « la finance est devenue si puissante, si despotique, qu’elle périra infailliblement avant peu d’années. Une révolution effrayante est très proche. Tout est agio, banque, escompte, emprunt, part, virement. Toutes les têtes sont tournées vers l’argent, sont folles de spéculations ».
Au Parlement de Paris, un certain Adrien Duport fait sensation en dénonçant le « pouvoir personnel » et même le « vizirat ». Au duc d’Orléans qui a dénoncé une « illégalité », le monarque a répondu : « c’est légal parce que je le veux ».
*
Drôle d’atmosphère : un livre écrit par un philosophe des Lumières, l’Abbé Mably, mort trois ans plus tôt, « Des droits et devoirs des citoyens », fait soudain fureur. On peut y lire, concernant les hauts personnages de l’époque « naître grand c’est une raison pour être petit toute sa vie. Corrompu dans l’enfance par les flatteries et les mensonges, abandonné à tous les plaisirs dans sa jeunesse, on se retrouve homme sans avoir appris à penser, et on végète dans sa vieillesse au milieu de son orgueil, de ses préjugés et de ses courtisans ».
Justement, un autre immense esprit du temps, le baron d’Holbach, vit ses dernières heures. Il laisse un ouvrage inédit, « Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans ». « De tous les arts, explique-t-il, le plus difficile est celui de ramper. La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles à vaincre. L’abnégation véritable est celle du courtisan pour son maître : voyez comment il s’anéantit en sa présence, il devient une machine, ou plutôt il n’est plus rien ».
Tout cela se passait en 1788. Ce n’est que de l’Histoire.