Nous sommes, nous, les Français, constatais-je, ici, il y a deux semaines, de grands inventeurs : le lancement d’emprunt sans que l’on sache pour quoi faire, autrement dit le creusement des déficits par pur esthétisme ; l’impôt qui n’est pas un impôt (un peu comme le Canada Dry est un whisky sans alcool mais parfaitement imbuvable) ; la taxe dissuasive que l’on vous rembourse et qui donc ne dissuade plus personne (même le Sapeur Camembert n’y aurait pas pensé) ; le cadeau fiscal (l’exonération de charges des heures supplémentaires) qui, en période de crise et de chômage, vous incite à ne pas créer d’emplois, tout cela c’est nous qui l’avons imaginé.
Et, maintenant, voilà l’émergence, dans le débat politique, d’un concept tout à fait nouveau : le racisme politiquement correct !
Je vous rappelle les faits : notre ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, lance, en substance, sur le ton de la blague franchouille, à un jeune militant maghrébin qui lui demande de poser avec lui pour une photo : « Un seul ça va, beaucoup, bonjour les dégâts ! » Aussitôt, la gauche bien-pensante, PS en tête, s’égosille d’indignation. C’est comme si venaient de jaillir les Hortefeux de l’enfer !
Au même moment on apprenait que ce même PS, pour élire sa cheftaine, avait grossièrement trafiqué le vote des militants et les porte-parole socialistes d’expliquer que ce trucage éhonté ne mangeait pas de pain, alors que la saillie beaufissime de Brice Hortefeux constituait le scandale du siècle.
Un jour, quand le verbalement correct aura définitivement imposé sa norme, on fusillera sans doute les potaches et on fera une loi pour interdire les blagues belges.
Or, comment réagit le dénommé Hortefeux ? « Je ne visais nullement les Arabes, ose-t-il, mais les Auvergnats ! »
Donc, le racisme anti-Auvergnat est tout à fait tolérable. Je peux, contre les Auvergnats, recycler toutes les blagues juives (« Quand une dame israélite salue un Auvergnat en lui disant “Shalom”, il paraît qu’il répond systématiquement “Sale femme” »). Un nouveau concept d’origine française vient de naître : le racisme politiquement correct, le racisme anti-auvergnat.
Simple détour pour en arriver à un problème beaucoup plus sérieux, mais qui renvoie également à une grande innovation française.
En France comme ailleurs, l’opinion publique est de plus en plus hostile à la guerre d’Afghanistan. Ou, du moins, au fait que nos soldats y participent. Pourquoi ? Par refus de la cause invoquée, c’est-à-dire le soutien à apporter à un gouvernement démocratique confronté à une insurrection armée conduite par une faction fanatique et totalitaire ? Evidemment pas. Il n’y a pas 1 % de Français ou de Belges pour exprimer la moindre sympathie à l’égard des Talibans. Mais parce que chacun sent bien que la démocratie se construit de l’intérieur, elle ne s’impose pas de l’extérieur.
Or, cela, nous, Français, sommes bien placés pour le savoir puisque l’idée selon laquelle on peut exporter « le bien » les armes à la main, autrement dit faire le bonheur des peuples en occupant leurs pays, c’est nous qui l’avons exprimée et expérimentée les premiers. Et ce fut chaque fois un désastre.
Il arriva, ici et là, en Italie par exemple, que les armées révolutionnaires de la jeune République française, entre 1793 et 1797, fussent accueillies en libératrices. Mais il ne fallut pas plus de quelques mois pour que les libérateurs soient vus en oppresseurs et qu’on massacre dans les rues les « collabos » soupçonnés de « pro-jacobinisme ».
Napoléon, quand ses troupes rentrèrent en Espagne, pays à la tête duquel il avait placé l’un de ses frères, était convaincu qu’elles seraient accueillies avec enthousiasme : non seulement il s’agissait de remplacer une autocratie rétrograde, dégénérée et corrompue, mais, en outre, ces armées apportaient dans leurs bagages l’abolition de l’Inquisition, du féodalisme et le Code civil.
Or, là encore, il fallut moins d’un an pour que l’Espagne tout entière, encadrée par ses curés – qui jouèrent le même rôle que les mollahs aujourd’hui en Afghanistan –, se soulevât contre l’envahisseur identifié à l’antéchrist.
Et si le pays qui avait proclamé les droits de l’homme, put, un temps, susciter des sympathies, les horreurs répressives qui répondirent au soulèvement populaire rejetèrent même les démocrates pro-français du côté de la résistance. Le peintre Goya en est un exemple. Exactement comme, en Afghanistan, les bombardements aveugles dont des milliers de civils, femmes et enfants compris, ont été victimes, ont conduit une grande partie de la population à tolérer, sinon à soutenir, les actions des talibans.
A l’origine, l’action américaine était juste. Il s’agissait d’une action de légitime défense en réaction à une agression caractérisée partie d’Afghanistan, et dont le pouvoir afghan était ouvertement complice. Mais, la tyrannie « talibane » une fois renversée, il fallait aussitôt permettre aux Afghans de choisir démocratiquement leurs dirigeants (au lieu de quoi Karzaï fut sélectionné et nommé par les pays occidentaux alliés des Etats-Unis) et évacuer militairement le pays tout en investissant massivement pour lui permettre de se reconstruire.
Au lieu de quoi, non seulement l’Amérique se glissa peu à peu dans les habits de l’ex-occupant soviétique (finalement les Russes aussi prétendaient soutenir un gouvernement progressiste en butte à une réaction rétrograde et fanatique, ce qui n’était pas totalement faux), mais, surtout, commit cette faute tellement énorme qu’elle en devient presque incompréhensible, faire appel à l’Otan (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, faut-il le rappeler), c’est-à-dire, vu de Kaboul, en appeler à l’armée coalisée des infidèles et des anciens « Croisés » occidentaux. Pouvait-on faire un plus beau cadeau aux islamistes en général, et à Al-Qaïda en particulier.
D’ailleurs, songeons-y un instant : que se passerait-il, et comment réagiraient les populations concernées si la Suisse connaissant une situation chaotique, une armée musulmane, mobilisée par la Ligue arabe, venait y rétablir l’ordre ?