C’était prévisible : en s’enfermant dans un système de dénégation absolument non crédible, allant jusqu’à reprendre l’argument fameux de Charles Pasqua «
est-ce que j’ai une tête à couvrir des fraudes fiscales ! », Eric Woerth a finalement lui-même déclenché un processus de demandes d’explications qui lui sera de plus en plus difficile d’éluder. Même la direction du PS, après cinq jours de réflexion, a fini par exiger des éclaircissements.
Et du coup, tout explose. Madame Florence Woerth a dû annoncer, en catastrophe, qu’elle démissionnait de son emploi de gestionnaire de fortune chez Madame Bettencourt (ce qui prouve bien que ça posait un sérieux problème). Tandis que Madame Bettencourt faisait annoncer qu’elle allait rapatrier des capitaux qui avaient été exportés illégalement à l’étranger pour être soustraits au fisc. A part ça, il n’y avait pas de problème : les enregistrements étaient des faux ; il s’agissait de déstabiliser Eric Woerth pour saboter la réforme des retraites ; l’ancien ministre du Budget n’était au courant de rien ; sa femme non plus. Tout était clean ! Aujourd’hui, à l’Elysée, c’est un peu la panique.
Le gouvernement se trouve désormais confronté à trois exigences difficilement contournables :
1) quand va-t-il porter plainte contre le conseiller financier de Liliane Bettencourt pour organisation de fraude fiscale et de dissimulation de capitaux ?
2) Quand va-t-il diligenter une enquête ?
3) Quand la Garde des Sceaux, Madame Alliot-Marie, décidera-t-elle de faire toute la lumière sur des cas apparemment flagrants de pressions politiques sur le cours de la justice ? Les premières initiatives ont été prises pour tenter de circonscrire l’incendie. D’autres suivront.
Jusqu’ici c’étaient surtout, dans le camp sarkozyste, les réactions de ceux qui tentaient de noyer le poisson qui étaient significatives, tant elles révélaient une formidable gêne.
Y compris sur ce forum.
Quelques exemples :
- L’excellent geo41 nous a expliqué que Madame Woerth n’était pas vraiment en situation d’être confrontée à des entreprises de dissimulations illégales de capitaux au profit de paradis fiscaux off-shore pour la bonne raison que cela faisait belle lurette que Madame Bettencourt avait mis l’essentiel de sa fortune à l’abri à l’étranger. Et que c’était bien connu. Accusation terrible. Car si c’était de notoriété publique, notre ami geo41 lui-même étant tout à fait au courant, alors, à l’évidence, le ministre du Budget, Eric Woerth, ne pouvait pas l’ignorer. Il a donc fait engager sa femme en connaissance de cause dans un staff dont il savait qu’il avait précédemment réussi à dissimuler au fisc l’essentiel de la fortune de Madame Bettencourt. Personnellement, je ne pousserais pas la suspicion aussi loin que notre excellent internaute.
Notre ami forumiste rappelle, en outre, le passé sulfureux de L’Oréal et ses accointances avec François Mitterrand.
Rappelons les faits : le fondateur de L’Oréal et père de Madame Bettencourt, Eugène Schueller, fut l’un des animateurs, dans les années 30, d’un groupe fasciste, La Cagoule, qui se donnait pour objectif le renversement de la République et commandita même des attentats sanglants.
Pendant l’occupation, il participa activement à des initiatives de groupes collaborationnistes d’extrême droite et, après la Libération, favorisa la fuite et la mise à l’abri de plusieurs « collabos » très compromis en leur confiant des fonctions dans les succursales de L’Oréal à l’étranger.
Mais, en même temps, il fallait se ménager des soutiens proches du nouveau pouvoir. Il engagea, donc, le jeune François Mitterrand (qui venait de la droite, mais avait rejoint la résistance) à qui il confia la direction du magazine « Votre beauté ». André Bettencourt, le mari de Liliane, qui, en 1941, écrivit des articles antisémites dans la presse pétainiste (mais le regretta et s’en excusa par la suite), fut élu député de centre-droit, devint ministre de De Gaulle, mais resta un ami très proche de François Mitterrand.
Eric Woerth ne pouvait donc pas ignorer, quand il a recommandé son épouse à Patrice de Maistre, que la politique de L’Oréal, de ses actionnaires et héritiers, a toujours consisté à s’attacher des hommes politiques et à pénétrer grâce à eux au centre du pouvoir d’Etat.
- Un autre intervenant, signant Claudec, a soutenu, pour sa part, la thèse selon laquelle l’opposition exploitant outrageusement des scandales reconnaissait, de la sorte, qu’elle n’avait, en fait, rien à redire à la politique menée par le gouvernement (donc, quand la droite stigmatisait l’affaire Grossouvre, l’affaire Pelat, l’affaire des écoutes téléphoniques, etc., elle reconnaissait par là qu’elle n’avait rien à redire à la politique de François Mitterrand !).
En réalité, c’est très exactement l’inverse : ce qui est frappant, c’est la discrétion et la modération dont à fait preuve l’opposition, à deux exceptions près (Arnaud Montebourg et Eva Joly). Le président socialiste de la Commission des Finances, Jérôme Cahuzac, a même volé au secours d’Eric Woerth et le texte de la direction du Parti Socialiste fait preuve de la plus grande prudence.
Pourquoi cette réserve ? Parce que tout ce qui concerne L’Oréal réveille de mauvais souvenirs ? C’est plutôt cet argument-là que les militants UMP auraient dû tenter d’exploiter.
Cela dit, on imagine comment la droite, elle, aurait exploité une telle affaire et, surtout, comment l’utiliserait l’opposition dans des pays comme l’Espagne, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis et comment en auraient fait leurs choux gras des médias plus indépendants et plus libres que chez nous.
Il est vrai que l’ineffable Xavier Bertrand a tenu à confirmer que le majordome de Madame Bettencourt n’avait enregistré, pendant deux ans, les conversations de sa patronne que pour saboter la réforme des retraites dont il avait eu comme une prescience !
- Enfin, les réactions de certains UMP purs et durs, ici même, sont très intéressantes et très significatives : pas un argument, mais des insultes et des calomnies. Cela en dit plus que tout le reste. J’ai même appris, ravi, que je fus un « larbin stipendié de Chirac ». A ce rythme, on va finir par me traiter de « gauchiste » ! L’horreur !
***
Les lecteurs du Figaro vont être surpris : ils vont apprendre que Madame Woerth a démissionné en urgence de ses fonctions de gestionnaire de fortune de Madame Bettencourt et que Madame Bettencourt elle-même a annoncé le rapatriement de ses capitaux illégalement exportés pour les dissimuler au fisc. Mais leur journal préféré ne les ayant absolument pas informés de l’affaire jusqu’ici, ils n’y comprendront absolument rien.
***
« Il serait temps d’insuffler un état d’esprit nouveau dans lequel se reconnaisse enfin la France… plus de décence ! ».
C’était dimanche l’édito à la une du Journal du Dimanche.
Et Le Parisien Dimanche ajoutait : « nous sommes la risée de tous. Tout cela donne une image désastreuse de la France dans le monde. Les Français ne se reconnaissent pas dans une équipe à la communication égocentrique, qui affiche son manque d’éducation, son arrogance, ses jalousies, sa fascination pour l’argent ».
Mais il s’agissait de football !
En revanche, c’est bien à l’affaire Woerth que Claude Askolovitch faisait allusion quand il écrivait, toujours dans le JDD « ce qui se passe est la définition même de l’oligarchie : le gouvernement du pays par une caste cooptée s’extrayant des critères communs au nom de son existence même, voire sa bonne foi ». Bien vu et bravo !
***
Qui a trouvé Dominique de Villepin « indécent » ?... Eric Woerth !
***
Qui a répondu à Dominique de Villepin « il n’y a pas, à droite, d’alternative à Nicolas Sarkozy ! » ? Valérie Pécresse. Ca vaut 7500 euros ?
***
Je vais jouer les Bisounours, mais je voudrais mettre en garde : méfions-nous des « tous pourris », des « tous des gangsters ». D’abord, ce n’est pas vrai. En outre, il ne faut jamais généraliser une stigmatisation. Il ne faut jamais proférer des injures collectives. Il ne faut jamais porter des accusations, même allusives, non fondées sur des faits concrets.
Il y a chez les sarkozystes les plus militants des gens sincères, honnêtes et généreux, comme il y a des crapules dans l’opposition. Ne versons pas dans un schématisme manichéen. Contentons-nous de la vérité. C’est suffisant.
***
Ce qui s’est passé dimanche, à Belleville, dans le XXème arrondissement de Paris, est gravissime. 8000 asiatiques y ont manifesté contre l’insécurité montante, mais leur démonstration a débouché sur des affrontements ethniques avec des jeunes noirs et maghrébins du quartier, bagarres qui ont tourné, le soir venu, à l’émeute. Inquiétant.
***
Notez que le mardi 28 juin, Marianne et le CRREA (Centre de Réflexion et de Recherche pour l’Elaboration d’Alternatives) organisent, à 20h30 à la Maison de l’Europe (35 rue des Francs Bourgeois – 75004 Paris) un débat sur le thème : « Système financier international : qui osera le réformer et comment ? ».
Participeront à ce débat que j’animerai : Paul JORION (anthropologue, sociologue et auteur de « Comment la vérité et la réalité furent inventées) ; Frédéric LORDON (directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne) ; Liêm HOANG-NGOC (économiste) ; Stéphane COSSET (économiste) ; Hervé NATHAN (rédacteur en chef du service Economie à Marianne).