Irruption des Talibans au cœur même de Kaboul. La guerre d’Afghanistan tourne de plus en plus mal. Les opinions publiques y sont de plus en plus hostiles. Les Français, majoritairement, souhaiteraient que l’on s’en retire. Pourquoi ? Par refus de la « cause » invoquée, c’est-à-dire le soutien à apporter à un gouvernement démocratique confronté à une insurrection armée conduite par une faction fanatique et totalitaire ? Evidemment pas. Il n’y a pas 1 % de Français ou de Belges pour exprimer la moindre sympathie à l’égard des Talibans. Mais parce que chacun sent bien que la démocratie se construit de l’intérieur, elle ne s’impose pas de l’extérieur.
Or, cela, nous, Français, sommes bien placés pour le savoir puisque l’idée selon laquelle on peut exporter « le bien » les armes à la main, autrement dit faire le bonheur des peuples en occupant leurs pays, c’est nous qui l’avons exprimé et expérimenté les premiers. Et ce fut chaque fois un désastre.
Il arriva, ici et là, en Italie par exemple, que les armées révolutionnaires de la jeune République française, entre 1793 et 1797, fussent accueillies en libératrices. Mais il ne fallut jamais plus de quelques mois pour que les libérateurs soient vus en oppresseurs et qu’on massacre dans les rues les « collabos » soupçonnés de « pro-jacobinisme ».
Napoléon, quand ses troupes rentrèrent en Espagne, pays à la tête duquel il avait placé l’un de ses frères, était convaincu qu’elles seraient accueillies avec enthousiasme : non seulement il s’agissait de remplace une autocratie rétrograde, dégénérée et corrompue, mais, en outre, ces armées apportaient dans leurs bagages l’abolition de l’Inquisition, du féodalisme et le Code civil.
Or, là encore, il fallut moins d’un an pour que l’Espagne toute entière, encadrée par ses curés – qui jouèrent le même rôle que les mollahs aujourd’hui en Afghanistan –, se soulevât contre l’envahisseur identifié à l’antéchrist.
Et si le pays qui avait proclamé les droits de l’homme, pu, un temps, susciter des sympathies, les horreurs répressives qui répondirent au soulèvement populaire rejetèrent même les démocrates pro-français du côté de la résistance. Le peintre Goya en est un exemple. Exactement comme, en Afghanistan, les bombardements aveugles dont des milliers de civils, femmes et enfants compris, ont été victimes, ont conduit une grande partie de la population à tolérer, sinon à soutenir, les actions des Talibans.
A l’origine, l’action américaine était juste. Il s’agissait d’une réaction de légitime défense à une agression caractérisée, partie d’Afghanistan, et dont le pouvoir afghan était ouvertement complice. Mais, la tyrannie « talibane » une fois renversée, il fallait aussitôt permettre aux Afghans de choisir démocratiquement leurs dirigeants (au lieu de quoi Karzaï fut sélectionné et nommé par les pays occidentaux) et évacuer militairement le pays tout en investissant massivement pour lui permettre de se reconstruire.
Au lieu de quoi, non seulement l’Amérique se glissa peu à peu dans les habits de l’ex-occupant soviétique (finalement les Russes eux aussi prétendaient soutenir un gouvernement progressiste en but à une réaction rétrograde et fanatique, ce qui n’était pas totalement faux), mais, surtout, commit cette faute tellement énorme qu’elle en devient presque incompréhensible : faire appel à l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, faut-il le rappeler), c’est-à-dire, vu de Kaboul, à l’armée coalisée des infidèles et des anciens « Croisés » occidentaux. Pouvait-on faire un plus beau cadeau aux islamistes en général, et à Al-Qaeda en particulier.
D’ailleurs, songeons-y un instant : que se passerait-il, et comment réagiraient les populations concernées, si, la Suisse connaissant une situation chaotique, une armée musulmane, mobilisée par la Ligue arabe, venait y rétablir l’ordre ?