On aurait pu s’attendre à un chipotage byzantin : ce n’était pas la main qui avait touché le ballon, c’est le ballon qui avait touché la main. Simple effet d’optique ! Et bien, pratiquement personne ne chercha à dissimuler ou même à excuser la tricherie. Au contraire… Le jeu de mains fut presque unanimement décrit comme un jeu de vilains. Si on voulait pratiquer le volley-ball, il y avait des terrains pour cela. Nul n’osa prétendre que cette main-là, c’était le pied. Comme celle qui pratique l’onanisme, elle était spontanément mise à l’index. Thierry Henry aurait dû se dénoncer : pouce, Monsieur l’arbitre, il y avait main ! Et c’était comme si, dans une piscine olympique, il y avait pied. Ou si Virenque, pour grimper le Ventoux, avait subrepticement utilisé une mobylette. A l’insu de son plein gré, bien sûr.
D’ailleurs, Richard Virenque fut l’un des rares à justifier la main de Thierry Henry. L’hôpital volait au secours de la charité. Nicolas Sarkozy crut bon, lui, de se réjouir du résultat du match, au moment où 60 % des Français semblaient regretter, eux, le résultat du match qui lui avait permis d’être président. Or, 60 % des sondés, précisément, exprimèrent leur désir de voir « rejouer le match France-Irlande ».
Moment historique, répétons-le. Admirable.
Hier, combien de nos compatriotes acceptèrent qu’on utilisât massivement la torture en Algérie si cela permettait de gagner la guerre. Combien zappèrent certaines horreurs du colonialisme (ou de l’impérialisme napoléonien) dès lors que cela avait permis d’agrandir le territoire national ? Combien ne s’interrogèrent jamais sur le coût d’une victoire, sur les moyens employés pour arracher un succès, ou s’interdirent d’évoquer, dans les livres scolaires comme dans les cours d’Histoire, les crimes contre l’humanité qui furent perpétrés à l’occasion de la guerre du Palatinat conduite au nom de Louis XIV, le fameux roi Soleil. Et bien, ce que les Français viennent de signifier, c’est que cette époque sans doute est révolue. Nous enrageons d’avoir été sélectionnés de cette façon maquignonesque et presque frauduleuse, alors que, oui, si, en notre nom, Thierry Henry était allé se dénoncer auprès de l’arbitre, nous en aurions fait un héros national et, même éliminés, nous aurions extériorisé notre fierté d’être Français de cette façon-là.
Nous soutenons les Bleus, avec enthousiasme s’il le faut, mais n’acceptons plus que cela soit au prix de bleus à l’âme.
L’autre constat que nous inspire cet événement footballistique qui, pendant une semaine, a fourni à toutes les couches de la population française, intellectuels compris, le sujet de conversation numéro 1, est celui de l’ampleur considérable de la place que ce sport a fini par occuper dans l’espace politique : la France, comme réveillée par la main de Thierry Henry – qui s’est révélée, en quelque sorte, notre talon d’Achille –, s’est livrée à une véritable psychanalyse collective. Le débat sur « l’identité nationale » que le « traître » Eric Besson a tant de mal à enclencher, le « tricheur » Thierry Henry a réussi, lui, à le déclencher. Qui sommes-nous ? Et bien, nous ne sommes plus qui vous croyez. Et nous ne sommes plus, non plus, ceux que Nicolas Sarkozy, l’adversaire proclamé de toute « repentance », croit. Car, en l’occurrence, après la main fatale, nous avons presque tous communié dans le même repentir.
Or, le même jour, un autre match, celui qui opposait l’Algérie à l’Egypte (et si l’Egypte avait gagné grâce à une main, on aurait évidemment exulté sans complexe ni réserve au Caire) servait de prétexte à l’exaltation exacerbée et incandescente d’une identité nationale bafouée. Ce fut comme une véritable guerre Algérie-Egypte par footballeurs et supporters interposés. Et ce délire permettait à ceux qui, en France, ne conçoivent pas qu’on puisse être double, à la fois d’ici et de là, HLM en tête et palmiers au cœur, juifs et Français, lobe de droite et lobe de gauche entremêlés dans la même cervelle, de relancer le débat sur l’intégration. Au foot !