Affaire de la double rémunération d’Henry Proglio. Question : comment Sarkozy, qui avait lui-même donné son feu vert à un tel cumul et l’avait imposé à Christine Lagarde qui y était hostile, a-t-il pu, à ce point, sous-estimer les réactions que cette aberration susciterait ?
Il se trouve que Proglio, qui fut longtemps à la « Générale des eaux », devenu Vivendi, l’un des principaux pourvoyeurs des réseaux de financement du RPR (il engagea même la trésorière du parti chiraquien Louise Yvonne Casetta, dite la « cassette »), était l’un des invités de la fameuse nuit du Fouquet’s. Donc une prise de guerre qu’il convenait de récompenser, d’autant qu’Alain Minc fut longtemps son conseiller.
Réputé bon manager, bien qu’il ait endetté sa société au-delà du raisonnable, il était en outre activement soutenu par la CGT d’EDF. Le problème c’est qu’il voulait recevoir, à la tête d’un service public, le même salaire qu’à la tête de Véolia, société privée.
On lui proposa donc une rémunération de 45% supérieure à celle de son prédécesseur. Mais ce n’était pas suffisant. Et c’est pourquoi, avec l’aval de Sarkozy, on trouva cette solution : Proglio garderait une fonction « non-exécutive » chez Véolia sous prétexte d’un futur rapprochement (totalement baroque) entre les deux sociétés, et cela permettrait de lui assurer un « rab » de 450.000 euros. Tout c’est donc négocié dans les hautes sphères, sans que jamais on ne se pose la question de savoir comment réagirait la France réelle, celle du sol et du sous-sol.
Autrement dit, comme pour l’affaire de la nomination de Jean Sarkozy à la présidence de l’EPAD, tout s’est déroulé dans une bulle au sein de laquelle s’agite un petit monde homogène et endogène complètement déconnecté de la réalité du pays.
Certains, dans la majorité, comme Christine Lagarde, avaient bien perçu ce que cet « arrangement entre amis » avait de profondément choquant ; mais aucun n’osa en faire ouvertement la remarque au chef de l’Etat – « on ne peut plus rien lui dire » s’excusent-ils en privé - « un rien l’irrite. Il ne supporte plus la moindre critique ». Le roi, enfermé dans l’autosatisfaction, n’écoute que les flagorneries et, quand il circule dans le pays, il se fait confectionner un public artificiel constitué de militants UMP.
La courtisanerie a fait le reste. Ainsi, pendant 24 heures, tous les ministres et porte-parole de l’UMP se sont succédés dans les médias pour réciter une fiche qu’on leur avait confectionné d’où il résultait qu’il était absolument normal d’aligner le salaire du président d’EDF sur les rémunérations des patrons les mieux payés du CAC 40.
Et, ainsi, expliquait-on aux Français, sans prendre conscience de l’obscénité du raisonnement, qu’il y avait deux catégories de citoyens : ceux dont on devait aligner les gains, au nom de la compétitivité, sur les plus hauts revenus (parce que les patrons américains gagnent beaucoup) et ceux, à l’inverse, toujours au nom de la compétitivité, dont il convenait d’aligner les gains sur les plus bas salaires (parce que les ouvriers chinois gagnent peu). Court-circuit assuré !