C’est un peu comme dans le conte d’Andersen « Le roi est nu ». Un tailleur escroc avait fait croire à un roi autocrate qu’il était capable de lui tisser et de lui confectionner un habit sublime en fil tellement fin qu’il aurait l’illusion d’être vêtu d’un tissu invisible. Le monarque se laisse d’autant plus facilement convaincre que, bien qu’en réalité, il n’y ait pas plus de tissu que d’habit et qu’il soit totalement à poil, les courtisans s’extasient devant la magnificence de son costume. Et lorsqu’il sort, en majesté, dans la rue, ses sujets, terrifiés par la présence d’une police omniprésente, feignent d’admirer sa mise et ses atours. Jusqu’au moment où un enfant, forcément inconscient, s’écrie « Regarde maman, le roi il est tout nu ! ». Et, aussitôt, explosion d’hilarité libératrice.
Eh bien, c’est un peu au même phénomène que l’on vient d’assister à propos de l’affaire Frédéric Mitterrand.
Quand le conteur starifié des tragédies princières fut nommé ministre de la Culture, presque tout le monde savait, dans le Landerneau, qu’il était l’auteur d’un livre à succès dans lequel il narrait talentueusement, avec une complaisance narcissico-masochiste, son addiction à la consommation tarifée de chair fraîche homo-exotique dans des bouges thaïlandais. C’était son choix. Pas question de lui en faire procès, même s’il n’y a pas plus intrinsèquement néocolonialiste que ce type de relations nord-sud.
On peut même – et ce fut mon cas – admirer la performance littéraire : comme on peut placer les œuvres du marquis de Sade sur un piédestal. La révolution, et ce fut à son honneur, libéra d’ailleurs Sade, prisonnier à la Bastille (mais elle n’en fit pas un ministre de la Culture).
Mitterrand, le neveu, compte tenu de ce que lui-même confessa pour le déplorer, était-il réellement profilé pour ce poste dont l’une des missions consiste à défendre les grandes valeurs humanistes ? Non seulement on a parfaitement le droit de poser la question mais, en vérité, lorsqu’il fut nommé, on en avait le devoir. Or, l’autocensure fut totale. Pas un mot, pas un murmure. Ici, pour ne pas déplaire au roi (qui vient, une fois de plus, de prouver, en faisant nommer non pas son cheval consul mais son fiston grand-duc de la cassette impériale, qu’il se reconnaît tous les droits) et, là, parce que tout ce qui participe d’une subversion des « bonnes mœurs » est sacralisé. Vingt, trente fois, je fus arrêté dans la rue par un représentant de la France dite « d’en bas » qui me demandait ce que je pensais de la nomination à ce poste-là de quelqu’un qui avait écrit ça. Mais, sur la surface lisse de la France dite « d’en haut », même pas une vaguelette.
Alors, il s’est passé ce qui se passe toujours en pareil cas : le premier enfant qui lance « le roi est nu ! » fait un malheur. Sauf, qu’en l’occurrence, l’enfant n’était pas un enfant de chœur puisqu’il s’agissait de Marine Le Pen.
Du coup, un quadra du PS, Benoît Hamon, porte-parole d’un parti sans voix (ce qui est coton), se précipita à la Fnac, vérifia que ce livre se donnait bien comme autobiographie, et, interrogé sur la question, ne dissimula point son effarement.
Ensuite, on assista à la farce du siècle : alors que tout ce qui, en France, depuis des décennies, dicte idéologiquement, culturellement, politiquement, intellectuellement, sa loi d’airain, se déchaînait contre le pauvre Hamon-rat, Le Monde et son directeur, Libération et son directeur, Le Nouvel Observateur et son directeur, Marianne et son directeur, Le Point et son directeur, Le Figaro et sa direction, l’inévitable Bernard-Henri Lévy, Alain Minc, Jacques Séguéla, TF1, Michel Drucker, l’establishment tout entier, le clan sans exception, les maîtres de la parole, les dictateurs du bon goût, les grands prêtres de la pensée juste, alors que tous, donc, volèrent au secours de Frédéric Mitterrand, au risque d’apporter des torrents d’eau au moulin du Front national, tous proclamèrent d’une même voix que le pauvre garçon était victime d’une immonde chasse à l’homme ! Jamais encore, on n’avait vu un lynché porté quasiment en triomphe par tous les lanceurs ordinaires de pavés, tandis qu’était rageusement lapidé le lyncheur présumé.
Pour une fois qu’un gaucho patenté osait s’émanciper de la doxa archéosoixante-huitarde selon laquelle le pire de l’exploitation néocapitaliste mondialisée a droit à toutes les tolérances dès lors qu’elle se donne, non pas comme ultralibérale, mais comme ultralibertaire, il s’en souviendra.
Donc, le téméraire prit successivement dans la figure : 1) qu’il est honteux de tenir un propos qui paraît recouper un tant soi peu une prise de position du Front national. En conséquence de quoi, comme le Front national n’a cessé de stigmatiser Pol Pot, il faut absolument défendre les Khmers Rouges. 2) Que la bizarre addiction de Frédéric Mitterrand ne relevait que de sa vie privée. Donc, si un mari macho bat, à domicile, sa femme comme plâtre et le raconte complaisamment dans un livre, ça ne regarde que lui : c’est vie privée !
Je n’ose ces remarques que pour pallier le fait que, sur les médias français, elles furent quasiment interdites. Pour le reste, je souhaite qu’on laisse désormais Frédéric Mitterrand faire tranquillement son travail. Ça sera peut-être du bon travail. Qui sait ?